Fête de l’indépendance ou fête du peuple sénégalais
En ce 66ème anniversaire de notre indépendance, nous adressons nos chaleureuses félicitations au peuple sénégalais pour son parcours remarquable, sa résilience et sa capacité à préserver la paix dans un contexte sous-régional et international de plus en plus incertain.
Nous souhaitons également rendre un hommage appuyé à nos forces de défense et de sécurité, qui, jour et nuit, avec professionnalisme et abnégation, assurent la défense de l’intégrité territoriale de notre nation et garantissent la stabilité indispensable à tout projet de développement. Leur engagement constant constitue le socle de notre souveraineté.
Mais au-delà de la célébration, une interrogation mérite aujourd’hui d’être posée avec responsabilité et lucidité : devons-nous continuer à parler de “fête de l’indépendance” ou ne devrions-nous pas désormais consacrer une “fête du peuple sénégalais” ?
Cette question, loin d’être sémantique, est profondément politique, culturelle et générationnelle.
Car les mots que nous utilisons façonnent les imaginaires collectifs.
Parler de « fête de l’indépendance » revient, dans une certaine mesure, à inscrire durablement dans notre subconscient collectif l’idée que notre histoire commence avec la fin d’une domination. Cela peut, insidieusement, entretenir chez les jeunes générations une perception héritée de la soumission, et donc un certain complexe d’infériorité.
Or, le Sénégal n’est pas né en 1960.
Bien avant cette date, notre pays portait déjà en lui les germes de sa souveraineté à travers ses résistances, ses figures historiques, ses systèmes d’organisation sociale et politique, ainsi que sa richesse culturelle et intellectuelle. De Ndaté Yalla Mbodj à Lat Dior, de El Hadj Oumar Foutiyou Tall aux nombreuses figures de résistance, notre histoire est d’abord celle d’un peuple debout.
C’est pourquoi il devient nécessaire, aujourd’hui, de réinterroger le sens de notre fête nationale.
Parler de “fête du peuple sénégalais”, c’est recentrer notre récit sur ce qui nous fonde réellement : la continuité de notre histoire, la dignité de notre peuple et notre capacité à construire notre propre destin.
Premièrement, cela participe à une reconstruction assumée de notre identité nationale.
Il ne s’agit plus uniquement de célébrer une rupture avec le passé colonial, mais de mettre en avant une trajectoire historique cohérente, faite de résistances, d’adaptations et de conquêtes. En ce sens, la fête nationale deviendrait un moment d’affirmation collective plutôt qu’un simple rappel d’un événement historique.
Deuxièmement, cette évolution est essentielle pour la formation des consciences des jeunes générations.
Dans un monde en pleine mutation, où les nations se construisent aussi par le récit qu’elles se donnent, il est crucial d’offrir à notre jeunesse une lecture valorisante de son histoire. En parlant de “fête du peuple sénégalais”, nous affirmons que notre force réside dans notre peuple, dans sa créativité, son intelligence et sa capacité d’innovation. Nous substituons à une mémoire de rupture une mémoire de continuité et de fierté.
Troisièmement, cette démarche s’inscrit dans une dynamique observée ailleurs, où des nations ont su repenser leur récit pour mieux construire leur avenir.
Le Rwanda, après les tragédies qu’il a connues, a profondément revisité son discours national pour promouvoir l’unité et la résilience. L’Afrique du Sud, avec le “Freedom Day”, célèbre non seulement la fin d’un régime, mais surtout la victoire d’un peuple et sa capacité à se reconstruire. Ces exemples montrent que le langage institutionnel peut être un puissant levier de transformation des mentalités.
Il ne s’agit pas ici d’effacer l’histoire, encore moins de nier les réalités du passé colonial.
Il s’agit, au contraire, de clore symboliquement une page douloureuse pour ne plus en faire le centre de gravité de notre identité nationale, et de projeter le Sénégal dans une vision plus ambitieuse et souveraine.
Le défi de notre génération est double : assumer pleinement notre histoire, tout en libérant notre avenir des pesanteurs psychologiques héritées.
En ce sens, la transformation de la “fête de l’indépendance” en “fête du peuple sénégalais” ne serait pas un simple changement de terminologie, mais un acte fort de maturité politique et de souveraineté culturelle.
À l’heure où le Sénégal ambitionne de devenir un pôle économique et industriel majeur à l’horizon 2050, il est essentiel que cette ambition s’accompagne d’une refondation de notre imaginaire collectif.
Célébrer le peuple, c’est célébrer la source même de notre avenir.
Cheikhou Oumar Sy et Théodore Chérif Monteil sont des anciens parlementaires.