(SenePlus) - À quelques jours du coup d’envoi de la Coupe du monde 2026 en Amérique du Nord, un constat surprend observateurs et passionnés de football : l’enthousiasme habituellement associé à la plus grande compétition sportive de la planète paraît inhabituellement faible. Alors que les éditions précédentes suscitaient des mois d’attente et de mobilisation populaire, cette nouvelle Coupe du monde semble peiner à captiver l’attention du public mondial.
Cette interrogation est au cœur d’une réflexion publiée le 3 juin 2026 par le journaliste et essayiste américain David Wallace-Wells dans les colonnes du New York Times. L’auteur y voit un phénomène qui dépasse largement le cadre du sport et qui pourrait révéler certaines évolutions profondes des sociétés contemporaines.
Pendant des décennies, la Coupe du monde représentait un moment unique de communion internationale. Tous les quatre ans, les rivalités sportives entre nations semblaient suspendre le cours ordinaire de la vie politique et économique. Les sélections nationales devenaient alors les porte-drapeaux de millions de supporters, donnant naissance à une forme de patriotisme festif et relativement consensuel.
Or, cette dynamique paraît aujourd’hui moins évidente. Aux États-Unis, principal pays hôte de la compétition, les ventes de billets n’ont pas toujours atteint les niveaux espérés et plusieurs acteurs économiques attendaient un afflux touristique plus important. Même si l’intérêt devrait croître à mesure que le tournoi avancera, les premiers signaux contrastent avec l’effervescence observée lors de certaines compétitions de clubs.
Pour David Wallace-Wells, le phénomène le plus remarquable ne réside toutefois pas dans la relative indifférence américaine. Ce qui retient davantage son attention est la baisse apparente de l’excitation dans de nombreuses régions du monde où la Coupe du monde constituait autrefois un rendez-vous incontournable.
Cette évolution intervient paradoxalement dans un contexte marqué par la montée des discours nationalistes et populistes dans plusieurs démocraties. Logiquement, une affirmation plus forte des identités nationales aurait pu renforcer l’intérêt pour les équipes nationales. Pourtant, c’est le football de clubs qui semble aujourd’hui concentrer l’essentiel de la passion populaire.
Au cours des trois dernières décennies, les grands championnats européens ont profondément transformé l’économie du football. Des clubs comme le Real Madrid, le FC Barcelone, Manchester United ou encore Arsenal ont progressivement acquis une audience mondiale. Grâce à la télévision, aux plateformes numériques et aux réseaux sociaux, leurs supporters se recrutent désormais sur tous les continents, bien au-delà de leur territoire d’origine.
Cette mondialisation du football a créé un phénomène inédit : un supporter peut désormais développer un attachement profond à un club situé à des milliers de kilomètres de son pays, sans aucun lien géographique ou culturel direct avec celui-ci. Les identités sportives deviennent ainsi plus fluides et plus internationales qu’auparavant.
Parallèlement, les équipes nationales semblent avoir perdu une partie de leur pouvoir symbolique. Les joueurs qui composent ces sélections évoluent souvent dans différents championnats et ne se retrouvent que ponctuellement. Certains observateurs estiment que cette réalité réduit la cohésion et l’intensité émotionnelle autrefois associées aux compétitions internationales.
D’autres facteurs sont également avancés pour expliquer cette situation. Les controverses ayant touché la gouvernance du football mondial, notamment les scandales de corruption qui ont éclaboussé la FIFA au cours de la dernière décennie, ont parfois contribué à ternir l’image de l’institution. Le choix de certains pays hôtes a également suscité des débats politiques qui ont pu détourner l’attention du terrain.
Mais selon l’analyse développée par David Wallace-Wells dans le New York Times, le changement pourrait être encore plus profond. Les tensions politiques contemporaines ont modifié la manière dont les citoyens perçoivent la nation elle-même. Dans plusieurs pays, les débats sur l’immigration, l’identité, la diversité ou l’appartenance nationale ont transformé les représentations collectives de ce que signifie être membre d’une communauté nationale.
Le cas français est particulièrement révélateur. Les controverses autour de certaines prises de position du capitaine des Bleus, Kylian Mbappé, ont montré que même une équipe nationale victorieuse ne parvient plus toujours à rassembler l’ensemble du spectre politique. Les joueurs incarnent souvent des sociétés diverses et multiculturelles qui ne correspondent pas nécessairement à la vision défendue par certains courants nationalistes.
Dans ce contexte, la Coupe du monde apparaît comme le reflet d’une transformation plus large des sociétés contemporaines. Là où les nations constituaient autrefois des références incontestées de l’identité collective, elles se trouvent désormais concurrencées par d’autres formes d’appartenance, qu’elles soient locales, culturelles, idéologiques ou même sportives. Le paradoxe souligné par David Wallace-Wells est donc saisissant : à l’heure où les discours nationalistes occupent une place croissante dans le débat public, les compétitions sportives fondées sur l’identité nationale semblent parfois susciter moins de passion qu’auparavant. Une évolution qui pourrait en dire autant sur la politique mondiale que sur l’avenir du football lui-même.