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Par Ibrahima Malick Thioune
Par devoir et par mémoire
Réduire la démocratie à une mécanique juridique désincarnée, détachée de toute considération de légitimité politique, de mémoire collective et de fidélité aux engagements pris devant le peuple, revient à méconnaître l'essence même de la République
 
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1005412
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Par devoir de mémoire autant que par fidélité à nos engagements initiaux, je ne puis demeurer silencieux face à ce qui m'apparaît comme le dévoiement le plus profond de l'idéal que nous nous étions collectivement assigné. En ma qualité de membre fondateur et concepteur du Pastef, j'ai le sentiment qu'il existe des moments où le silence cesse d'être une vertu pour devenir une forme de renoncement. Il est de ceux-là.

Ousmane Sonko n'est ni un saint ni un prophète. Nul ne l'a jamais prétendu. On peut être en désaccord avec lui. Je suis en désaccord avec lui sur beaucoup de sujets. Mais l'honnêteté intellectuelle interdit de lui dénier ce qu'il a incarné avec constance, souvent au prix de sacrifices personnels considérables, de brimades administratives, de persécutions judiciaires, de campagnes de dénigrement et de toutes les mesquineries dont le champ politique sait parfois se rendre coupable. Il a porté un idéal qui le dépassait et auquel il a donné une force, une visibilité et une portée que nous-mêmes n'avions peut-être pas osé imaginer lorsque, aux premières heures du projet, nous ne disposions pour tout patrimoine que de nos convictions, de nos ambitions réformatrices et de notre foi dans la possibilité d'un Sénégal meilleur.

Plus qu'un dirigeant politique, Ousmane Sonko a constitué le principal vecteur de cristallisation de cette espérance collective. Il a donné chair à des idées encore fragiles, transformé une intuition militante en mouvement populaire et élevé une contestation politique au rang d'alternative nationale crédible.

Dès lors, le voir aujourd'hui traité comme une variable d'ajustement, voire comme un encombrant vestige dont il conviendrait de se débarrasser, heurte profondément l'idée que je me fais du ngor, de l'honneur et de la loyauté. Le ngor, c'est la vertu de la cohérence dans la durée qui refuse la trahison. Une telle attitude entre en contradiction avec les valeurs mêmes qui ont présidé à la naissance de notre engagement.

Réduire la démocratie à une mécanique juridique désincarnée, détachée de toute considération de légitimité politique, de mémoire collective et de fidélité aux engagements pris devant le peuple, revient à méconnaître l'essence même de la République. Car la République n'est pas seulement un ordre légal ; elle est aussi un ordre moral fondé sur la reconnaissance de la souveraineté populaire et sur le respect des trajectoires qui lui ont donné naissance.

Que le charisme d'Ousmane Sonko ait pu apparaître encombrant voir tétanisant à certains est une chose. Que les procédés les plus cavaliers soient aujourd'hui employés pour tenter de l'effacer au profit de figures de substitution dont la légitimité demeure largement dérivée de la sienne en est une autre. Une telle démarche ne constitue pas seulement une faute politique ; elle s'apparente à une forme de spoliation symbolique de la souveraineté populaire elle-même. Elle porte atteinte à la légitimité du combat mené durant toutes ces années et trahit les idéaux que le Pastef s'était assignés.

Que cette entreprise émane, de surcroît, d'un candidat putatif qu’Ousmane Sonko a porté, soutenu et défendu contre vents et marées, y compris lorsque les circonstances paraissaient les plus défavorables, ajoute encore à la gravité de la situation. L'on passe alors du désaccord politique à une forme d'ingratitude institutionnalisée qui offense autant la mémoire du combat que les principes de loyauté auxquels notre culture politique demeure attachée.

Certaines victoires n'autorisent pas tous les oublis. Certaines fidélités ne devraient pas être sacrifiées sur l'autel des calculs circonstanciels. Et certains hommes, quels que soient les jugements que l'on porte sur eux, méritent au moins que l'histoire de leur engagement ne soit ni réécrite ni confisquée.

Au-delà des personnes, des fonctions et des circonstances, ce qui se joue aujourd'hui est une certaine idée de l'éthique politique. Lorsqu'un mouvement en vient à effacer les dettes morales qui l'ont fondé, lorsqu'il substitue les calculs de circonstance à la fidélité, l'ingratitude à la reconnaissance et l'opportunisme à l'honneur, il ne commet pas seulement une erreur stratégique : il participe à une véritable subversion de son propre ordre moral. Car toute communauté politique repose, en dernière analyse, sur un capital invisible fait de confiance, de loyauté et de parole donnée. Lorsque ces fondements sont ébranlés, c'est la légitimité elle-même qui se fragilise. Je refuse pour ma part de m'associer à ce déni d'honneur et à cette entreprise d'effacement. Mon soutien va à la vérité des faits, à la mémoire des combats et à la fidélité due à ceux qui ont porté un idéal plus grand qu'eux-mêmes. Les passions du présent peuvent travestir les réalités, les intérêts du moment peuvent altérer les jugements, mais les langues de la postérité, elles, finissent toujours par rétablir les équilibres que les hommes auront momentanément renversés. Lorsque le tumulte se sera dissipé et que les ambitions auront rejoint le silence de l'histoire, demeurera une vérité simple : nul ne peut durablement confisquer un héritage politique construit par le sacrifice, ni s'approprier une légitimité née du combat d'un autre sans s'exposer au jugement implacable du temps. Celui-ci est souvent plus lent que les hommes, mais il est presque toujours plus juste.

 

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