Renoncer à produire coûte souvent plus cher que produire trop cher, parce que le prix d'un bien importé ne dira jamais ce que sa fabrication aurait appris à une société. Toute la controverse sur la production nationale tient dans cette asymétrie. L'économie réalisée à l'importation se lit immédiatement sur une facture. Le savoir perdu au renoncement ne se lit nulle part.
L'évidence de Smith et son angle mort
« Il est inutile de produire à l'intérieur ce qui coûte moins cher à l'extérieur. » L'argument vient d'Adam Smith et il fonde encore la doctrine du libre-échange. Sa logique paraît imparable : chaque pays gagne à se spécialiser là où il est le plus efficace et à importer le reste. Pourquoi mobiliser des ressources nationales pour fabriquer ce que le marché mondial offre à moindre prix ?
Le raisonnement est cohérent. Il est aussi incomplet. Il compare des coûts de production et s'arrête là, comme si l'acte de produire se réduisait à une dépense. Or produire dépose dans une société autre chose que des biens : des qualifications et des techniques qui circulent d'un atelier à l'autre, des entreprises qui apprennent à s'organiser et à se fournir entre elles. La production est un processus d'apprentissage collectif avant d'être une ligne de coûts.
Produire, c'est apprendre
Cette dimension n'a rien d'une intuition vague. Dès 1936, l'ingénieur américain Theodore Wright observait dans l'aéronautique que le coût unitaire d'un avion baissait d'environ 20 % à chaque doublement de la production cumulée : on fabrique mieux ce qu'on a déjà fabriqué. Kenneth Arrow en a tiré en 1962 une théorie générale, l'apprentissage par la pratique. Plus une économie produit, plus elle apprend ; plus elle apprend, plus elle devient capable d'innover. La compétitivité se construit donc en produisant. Elle précède rarement la production.
Des nations qui ont payé pour apprendre
L'histoire industrielle a tranché ce débat bien avant les manuels. En 1968, la Banque mondiale jugeait prématuré le projet d'aciérie intégrée de la Corée du Sud, pays sans minerai de fer ni charbon à coke. Séoul est passé outre et a construit POSCO. Deux décennies plus tard, l'entreprise comptait parmi les producteurs d'acier les plus efficaces du monde. L'Allemagne de Friedrich List avait suivi le même chemin au XIXᵉ siècle, le Japon d'après-guerre également : soutenir des secteurs plus coûteux que la concurrence étrangère, le temps que l'apprentissage fasse son œuvre. Ces gouvernements connaissaient les mécanismes du marché. Ils poursuivaient un autre objectif : construire d'abord des capacités nationales, chercher ensuite la compétitivité.
Ces expériences rappellent qu'un prix de marché n'enregistre pas tout. Quand une entreprise ferme parce qu'importer revient moins cher, l'économie réalisée s'affiche aussitôt. Les compétences qui ne se transmettront plus et les filières qui ne naîtront jamais n'apparaissent dans aucun calcul de rentabilité. Le renoncement a un coût. Il est invisible, ce qui ne veut pas dire qu'il est nul.
L'Afrique et le coût du renoncement
Le continent africain vit cette asymétrie depuis des décennies. Il exporte des matières premières et importe l'essentiel des biens manufacturés qu'il consomme. Résultat : moins de 2 % de la production manufacturière mondiale et 1,4 % des exportations mondiales de produits manufacturés (BAD, Indice de l'industrialisation en Afrique, 2025). Les recettes d'exportation existent, parfois considérables. L'accumulation de compétences industrielles, elle, reste dérisoire. C'est le mécanisme d'une croissance appauvrissante par faible incorporation productive : le produit intérieur brut monte, tandis que la ressource stratégique du continent, son travail, demeure hors de la création de valeur. Ce que ces économies économisent en coûts de production, elles le paient en capacités non construites.
De la production à la démocratie productive
L'enjeu déborde la performance économique. Une économie qui produit transforme la structure de la société qui la porte. Elle fait exister des ingénieurs et des organisations professionnelles, des ateliers où l'on apprend à négocier et à rendre des comptes. Ces transformations ne fabriquent pas mécaniquement un régime démocratique. Elles élargissent la base sociale sur laquelle les institutions démocratiques peuvent prendre appui : des contre-pouvoirs organisés, des responsabilités distribuées.
Une économie de rente produit l'effet inverse. Elle concentre les ressources et les centres de décision entre quelques mains, et rétrécit les espaces où s'acquièrent les compétences collectives. La qualité du tissu productif conditionne ainsi, indirectement, la capacité d'une société à se gouverner elle-même.
C'est en ce sens qu'on peut parler de démocratie productive : la participation au travail productif distribue des capacités d'organisation et de contestation que la seule participation électorale ne crée pas. Le suffrage donne une voix. La production donne des moyens.
L'économie classique a montré comment les nations gagnent à l'échange. L'histoire enseigne qu'elles se développent lorsqu'elles investissent en même temps dans leurs capacités de produire. Les biens traversent les frontières. Les capacités ne s'importent pas : elles s'accumulent là où l'on produit. La richesse des nations commence là où s'arrête le calcul des prix.