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Par Mouhamed Abdallah Ly
Professeur Ibrahima Thioub, vous permettez ?
EXCLUSIF SENEPLUS - Comment expliquer qu'un intellectuel soucieux de la gestion scrupuleuse et juste du patrimoine national puisse conclure qu'il n'y a eu « aucune rupture » dans la gestion des biens publics, au terme de deux ans de Pastef au pouvoir ?
 
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1006378
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Ousmane Sonko a affirmé ce week-end avoir fait bloquer son salaire tout le temps qu'il était Premier ministre afin de le dédier à une œuvre sociale. Son ex-DAGE, à la Primature, monsieur Abibou Ngom, a révélé il y a quelques mois que Sonko avait pour habitude de renoncer à ses frais de mission, excepté lors de son voyage en Chine, lors duquel il s'en est servi pour s'offrir une simple paire de baskets. 

Bassirou Kébé, ex-Directeur général de la SN HLM, suite à son limogeage, a également donné des témoignages éloquents de renonciation à des avantages. Il est allé jusqu’à refuser d’utiliser la carte de soin de l'institution qu’il dirigeait. 

Dans un récent débat sur la révision constitutionnelle, abordant la sanctuarisation des « biens communs », j'ai pris exemple sur ma modeste personne en affirmant avoir renoncé à tous mes frais de missions, à l'intégralité de mes frais de représentations, alors que j’étais Directeur général du MCN... 

Dieu sait que nous sommes nombreux à avoir fait des sacrifices de la sorte. C'est pourquoi l'on ne peut qu'être surpris en lisant votre texte sur la révision constitutionnelle dans L'Observateur de ce lundi. Vous déclarez dans ce quotidien à grand tirage : « Aucune rupture n'a été constatée dans le train de vie des gouvernants. En quoi l'être et le paraître d'un ministre, d'un député, d'un Directeur général, d'un Président de Conseil d'administration du régime actuel se distinguent-ils de ceux du personnel politique de son prédécesseur ? (...) Force est de constater que les signes d'une véritable exemplarité et d'une sobriété non feinte, souvent présentés comme les marqueurs des révolutions politiques, demeurent ici peu perceptibles (...) Les modes de vie des responsables, les symboles du pouvoir, les mécanismes de nomination, les pratiques clientélistes et les formes traditionnelles de distribution des ressources publiques apparaissent largement inchangés. »

L'historien que vous êtes et dont l’érudition est reconnue de tous ne nous avait pas habitués à de telles sentences péremptoires et dépourvues de fondement empirique. Qui sont-ils, ces responsables dont l'être et le paraître ne se distinguent guère de ceux de leurs prédécesseurs ? Vous n'en citez aucun. Aucun nom, aucun cas, aucune situation vérifiable, seulement une impression générale érigée en constat historique. C'est un procédé que l'on pardonnerait à un éditorialiste pressé ; on l'attend moins d'un historien, dont le métier est précisément de préférer la preuve à l'impression.

Mais au-delà des renoncements individuels, c'est le cadre lui-même qui est en train d'être refondu. Et c'est sur ce terrain, plus systémique, que vous ne vous prononcez pas. Car la sobriété ne peut pas seulement être l'affaire de vertus individuelles : elle doit être inscrite dans la règle. Et c'est bien elle qui, avec des autorités inflexibles dans son application, produit structurellement et dans le temps la rupture que vous prétendez ne pas constater. Il est vrai que vous délaissez le terrain de la Constitution et du cadre normatif pour se déporter sur celui vaporeux que vous nommez « la culture politique sénégalaise ». 

Quand on veut comprendre précisément une société, ne doit-on pas éviter les explications par des gros concepts comme ceux-là, eu égard au fait qu’ils postulent précisément ce qu'il convient d'expliquer ? Vous enchaînez sur un autre poncif : la véritable révolution doit être économique. Je sais bien que l'on ne fait pas, dans certains milieux de l'establishment, grand cas de l'intelligence de la force politique majoritaire dans le pays, mais les militants du Pastef n'ont pas attendu un historien pour saisir la centralité de l'économique. Ils ont même la mémoire d’ancêtres comme Kwame Nkrumah et Mamadou Dia pour lesquels ce point était essentiel. Les mouvements politiques sérieux, contrairement aux observateurs sceptiques, savent que leur tâche n'est pas de révolutionner en quelques années la structure productive d'un pays, non plus qu’une « culture politique » supposément commune à un ensemble national. Elle est d'accompagner le peuple, résolument et en souveraineté, vers l'accomplissement de ses pleines potentialités, y compris culturelles. 

Au demeurant, les jeunes qui forment l'armature de ce mouvement seraient reconnaissants à leurs aînés de ne pas leur reprocher de n’avoir pas accompli en deux années ce que ces derniers eux-mêmes n'ont pas fait en soixante-dix ans. 

Comment enfin expliquer qu'un éminent intellectuel visiblement soucieux de la gestion scrupuleuse et juste du patrimoine national puisse conclure, de son analyse de la réforme constitutionnelle, qu'il n'y a eu « aucune rupture » dans la gestion des biens publics, au terme de deux années de Pastef au pouvoir, en passant sous silence les points suivants de la révision constitutionnelle :

-« le gouvernement informe l'Assemblée sur la signature de toutes les conventions d'investissement concernant les ressources naturelles » ;

-« durant la période comprise entre la tenue des élections et la prise de fonction du président élu, le président en exercice ne peut qu'expédier les affaires courantes » ;

-« la qualité de membre du gouvernement est désormais incompatible avec un mandat parlementaire et un mandat de chef d'exécutif local » ;

-« la déclaration de patrimoine du président de la République est rendue obligatoire en début et en fin d'exercice ».

-« un président de la République ne doit pas être chef de parti politique ou de coalition politique »… 

C’est donc bien le cadre lui-même qui a été revu, et c'est sur ce terrain-là, plus solide, que vous ne vous prononcez à aucun moment, préférant retenir des problèmes de forme. Or, ces formes, faute de référents concrets, ne sont-elles pas que des spectres ? 

Il est toujours bon d’être très exigeant quant à la gestion des finances publiques mais pourquoi ce maximalisme éthique soudain alors qu'on ne vous connaît pas pareille intransigeance durant les douze ans de braconnage des finances publiques sous Macky Sall, ni par ailleurs d’avoir dénoncé le système répressif et criminel qui a caractérisé son régime ? 

Pourquoi n'avez-vous pas été si maximaliste et combinatoire avec la gabegie, alors que vous étiez recteur de l'Ucad ou encore président du Comité scientifique et membre du Conseil d'administration du Musée des Civilisations noires ? 

 

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