Il y a des chiffres qui résument une époque. 130 contre zéro en est un. Cent trente députés Pastef sur cent soixante cinq, une majorité parlementaire écrasante, historique, sans précédent dans l'histoire politique du Sénégal moderne. Et pourtant zéro ministre issu de ce même mouvement dans le gouvernement que vient de composer le président Bassirou Diomaye Faye. Zéro. Le chiffre ne ment pas. Il ne plaide pas. Il constate avec la froideur implacable des faits qui n'ont pas besoin de commentaire pour être scandaleux.
Les politologues y verront une recomposition tactique. Les militants, une trahison. Paul Ricœur, lui, y lirait quelque chose de plus grave encore : un homme en rupture avec lui-même.
I. Le conflit des interprétations
Toute situation politique complexe et, celle que nous vivons en est une, porte en elle plusieurs lectures simultanément légitimes. C'est l'un des enseignements fondamentaux de la philosophie herméneutique, ce qui en fait un outil irremplaçable face aux ruptures du pouvoir.
Première lecture, celle du demos.
Cent trente députés sur cent soixante cinq. Le peuple sénégalais a parlé avec une clarté rare, presque intimidante. Il a confié au Pastef une majorité parlementaire qui, dans toute démocratie vivante, se traduit normalement en présence gouvernementale. C'est la grammaire élémentaire de la représentation, celle qui fait que le suffrage universel n'est pas une cérémonie, mais un acte fondateur dont les conséquences s'imposent à tous, y compris à celui qui préside aux destinées de la Nation.
Ne pas en tenir compte, c'est gouverner au-dessus du peuple. C'est transformer l'élection en folklore.
Deuxième lecture, celle du kratos.
Le président de la République dispose, dans le cadre constitutionnel sénégalais, d'une prérogative souveraine : nommer le Premier ministre et composer le gouvernement. Cette prérogative ne lui est pas accordée par le Pastef, elle lui est conférée par la Constitution, au nom d'une autre légitimité, elle aussi issue du suffrage universel. Diomaye Faye a été élu président de la République, et il en use comme tel.
Il peut arguer, non sans quelque apparence de droit, qu'il incarne une volonté nationale qui dépasse les frontières d'un parti, fût-il majoritaire au Parlement.
Ces deux lectures sont réelles. Ces deux lectures sont défendables. Et c'est précisément leur coexistence qui produit la tension que nous observons, non pas une simple querelle politicienne, mais bien un conflit de légitimités, au sens plein et philosophique du terme.
Ce type de conflit ne se résout pas par la force, il se surmonte par l'interprétation. Par la capacité à tenir ensemble les deux lectures sans en écraser une au profit de l'autre.
Or c'est exactement ce que Diomaye Faye n'a pas fait.
Il n'a pas cherché la synthèse. Il a choisi d'ignorer la première lecture au profit de la seconde. Et ce faisant, il a ouvert une blessure que la Constitution seule ne peut pas refermer.
II. Le parjure narratif, quand un homme rompt avec lui-même
Dans Soi-même comme un autre, Ricœur opère une distinction qui éclaire notre situation avec une précision presque chirurgicale. Il distingue deux formes fondamentales de l'identité personnelle, et par extension, de l'identité politique.
L'idem d'abord, ce qu'un homme est de manière stable, permanente, substantielle. La matière de ce qu'il a été, la somme de ce qui l'a construit. Pour Bassirou Diomaye Faye, l'idem est indissociable du Pastef. Il en est le produit, politique, militant, existentiel. C'est le Pastef qui l'a porté, qui l'a défendu quand il était en prison, qui a fait de lui un candidat puis un président. Son identité politique ne lui appartient pas en propre. Elle résulte d’une construction collective obtenuede haute lutte dans les sacrifices partagés.
L'ipse ensuite, ce qu'un homme est dans la promesse, dans l'engagement tenu à travers le temps. C'est la capacité à rester fidèle à ce qu'on a promis d'être, même quand les circonstances changent, même quand le pouvoir transforme, même quand la tentation de se redéfinir devient irrésistible. C'est ce que le philosophe appelle la constance de soi, la forme la plus haute et la plus exigeante de l'identité.
Or que s'est-il passé le jour où Diomaye Faye a composé un gouvernement sans aucun membre du Pastef ?
Il a rompu simultanément avec son idem et avec son ipse.
Avec son idem, en effaçant de l'exécutif le mouvement qui l'a fait. En gouvernant comme si le Pastef n'était qu'un véhicule électoral désormais inutile, dont on descend une fois arrivé à destination.
Avec son ipse, en trahissant la promesse narrative de ce qu'il était censé incarner. Car il n'avait pas seulement promis des politiques publiques, il avait promis une rupture, une refondation, un projet collectif porté par un mouvement. Cette promesse-là était inscrite dans l'imaginaire de millions de Sénégalais qui ont voté Pastef en croyant voter pour eux-mêmes.
C'est cela, le parjure narratif, non pas le mensonge ordinaire du politique qui revient sur ses engagements programmatiques. Mais la rupture d'un homme avec le personnage qu'il s'était engagé à être. La dissolution de soi dans l'exercice même du pouvoir censé accomplir ce soi.
Tenir sa promesse, c'est maintenir soi-même là où la tentation serait de se dérober. Diomaye Faye s'est dérobé. Non pas face à ses adversaires, mais face à lui-même.
Et c'est infiniment plus grave.
III. Les ouvriers de l'oubli, la mémoire manipulée comme projet politique
Il faut distinguer l'oubli naturel — celui qui advient, inévitablement, dans le cours ordinaire du temps — de l'oubli manipulé, celui qu'on organise, qu'on instrumente, qu'on érige en politique. Ce second oubli n'est pas une défaillance de la mémoire. C'est une violence faite à elle.
Le gouvernement que vient de composer le président Diomaye Faye est, en ce sens, une entreprise d'oubli organisé.
Non seulement parce qu'il exclut le Pastef — le mouvement qui a rendu possible l'alternance — mais parce qu'il accueille en son sein une cohorte singulière d'hommes et de femmes que l'histoire politique récente du Sénégal connaît bien. Ceux qui hier combattaient ce qu'ils servent aujourd'hui. Ceux dont la conviction a eu la durée exacte de leur exclusion du pouvoir. Ceux qui ont fait de leur propre reniement une carte de visite, et de leur amnésie sélective, un titre de compétence.
Les ouvriers de l'oubli
Car c'est précisément leur fonction dans le dispositif que nous observons. Chaque transfuge intégré au gouvernement est un chapitre arraché du livre de la mémoire collective, une façon de dire au peuple sénégalais que ce qu'il a vécu, ce qu'il a combattu, ce pour quoi certains des siens ont souffert et sont morts, peut être effacé, révisé, retourné comme un vêtement.
L'oubli manipulé est toujours au service d'un récit de substitution. On n'efface pas pour le plaisir d'effacer, on efface pour réécrire. La question qui s'impose alors est celle-ci : quel récit Diomaye Faye est-il en train d'écrire à la place de celui que le peuple lui avait confié ?
Un récit où les vainqueurs de l'alternance n'ont plus de place dans l'exercice du pouvoir qu'ils ont conquis. Un récit où ceux qui ont traversé les années de résistance — les emprisonnements, les humiliations, les deuils — sont remerciés par leur propre effacement. Un récit où le transfuge vaut plus que le militant, parce que le transfuge, lui, n'encombre pas le pouvoir de sa mémoire.
C'est la mémoire blessée dans toute sa brutalité, non pas la mémoire qui souffre naturellement du temps qui passe, mais celle qu'on blesse délibérément, par calcul, par commodité, ou par peur de ce qu'elle rappelle.
Et une mémoire blessée ne disparaît pas. Elle se transforme. Elle devient revendication, puis colère, puis force politique. L'histoire des peuples est pleine de mémoires blessées qui ont fini par revenir, bien souvent avec une violence proportionnelle à l'intensité de l'oubli qu'on leur avait imposé.
Le Pastef, ses militants, ses martyrs, ses cent trente députés ont une mémoire. Et cette mémoire, on vient de la blesser.
IV. La question ouverte : que devient un pouvoir qui gouverne contre sa propre histoire ?
La grande philosophie n'aime pas les conclusions définitives. Elle se méfie des penseurs qui referment ce qu'ils ont ouvert, qui offrent la certitude là où la condition humaine n'offre que le vertige. C'est dans cet esprit que nous terminons.
Non pas pour absoudre. Non pas pour condamner. Mais pour poser, avec toute la gravité que la situation commande, la question que Ricœur lui-même aurait posée.
Que devient un homme politique qui rompt avec le récit de ce qu'il était ? Que devient un pouvoir qui se coupe de la mémoire qui l'a fait naître, qui gouverne sans ceux qui ont rendu le gouvernement possible, qui recrute ses ouvriers parmi ceux qui ont combattu ce qu'il est censé incarner ?
L'identité narrative n'est pas un acquis, c'est une conquête permanente, fragile, menacée de l'intérieur autant que de l'extérieur. Un homme, un mouvement, une Nation ne restent eux-mêmes qu'à la condition de tenir le fil de leur propre histoire, de ne pas le lâcher sous la pression du pouvoir, de la commodité, ou de la tentation de se réinventer sans mémoire.
Bassirou Diomaye Faye a lâché ce fil.
Il gouverne aujourd'hui dans un espace étrange, celui d'un pouvoir formellement légitime et narrativement orphelin. Légitime parce que constitutionnel. Orphelin parce que coupé de l'histoire qui lui donnait un sens au-delà de la seule gestion des affaires de l'État.
Et en face, à l'Assemblée nationale, avec ses cent trente députés, sa voix, sa mémoire intacte et sa légitimité populaire écrasante, Ousmane Sonko attend. Non pas comme un adversaire ordinaire. Mais comme le gardien du récit originel. Comme celui qui peut dire, à tout moment, nous étions là avant, nous serons là après.
Dans la tragédie grecque, celui qui oublie d'où il vient finit toujours par y retourner, mais dans la douleur.
La question demeure donc entière : jusqu'où peut-on gouverner contre soi-même avant de ne plus se reconnaître ?
La réponse appartient à l'histoire. Elle appartient au peuple sénégalais. Elle appartient, peut-être, à Bassirou Diomaye Faye lui-même, s'il lui reste encore le temps, et le courage, de se relire.
Dr. C. Tidiane Sow est Coach en communication politique.