«L’opposition unie, le pouvoir divise.» Ce slogan, psalmodié par de nombreux observateurs témoins des grandes heures politiques du Sénégal, résonne comme une vérité d’évangile dans l’imaginaire collectif. Il laisse entendre que les plus grandes batailles électorales se gagnent dans l’unité et non dans la divergence. L’histoire des élections sénégalaises, riche en coalitions avortées et en espoirs douchés, en témoigne avec une constance cruelle. Les divergences internes, nourries par des questions complexes de leadership, des négociations échouées ou des calculs politiciens à courte vue, ont fait couler les plus grandes coalitions et, pire encore, déstabilisé la force d’une opposition politique pourtant aux portes du pouvoir.
Ce constat se vérifie aujourd’hui avec une acuité particulière à l’occasion de la non-saisine du Conseil constitutionnel sur la réforme du code électoral par le groupe parlementaire Takku Wallu Sénégal. L’opposition sénégalaise qui a pourtant réussi par le passé à obtenir des réponses favorables en saisissant les « sept sages » qu’il s’agisse de la loi interprétative de l’amnistie ou du report de l’élection présidentielle de 2024, se trouve aujourd’hui coincée dans une énigme. Elle ne parvient même pas à mobiliser le nombre requis de 17 députés sur les 165 que compte l’hémicycle pour déférer un texte devant la haute juridiction. Un paradoxe qui en dit long sur l’état de délitement d’une opposition en pleine cacophonie.
Cette situation soulève plusieurs interrogations : l’opposition sénégalaise traverse-t-elle une nouvelle phase de fragmentation politique ? Cette stratégie de retrait adoptée par une partie de l’opposition ne risque-t-elle pas d’accentuer davantage sa fragilité face au régime en place ? Ou s’agit-il, au contraire, d’un repositionnement tactique dans un contexte politique marqué par des tensions internes au sommet de l’État ?
Une opposition historiquement confrontée aux divisions
Les divergences au sein de l’opposition sénégalaise ne datent pas d’aujourd’hui. L’histoire politique récente du Sénégal montre que les coalitions d’opposition ont souvent connu des difficultés à maintenir leur cohésion dans la durée.
Déjà en 2006, plusieurs composantes de l’opposition anti Wade tentaient de construire un front commun en perspective des élections législatives de 2007. Le CPC (Cadre permanent de concertation de l’opposition), le G10 (plusieurs partis unis) ainsi que la LD (Ligue démocratique) évoluaient globalement dans la même dynamique de contestation du pouvoir d’Abdoulaye Wade.
L’objectif affiché était alors de constituer une liste unique de l’opposition. Mais très rapidement, les divergences sur le choix du leadership, les critères de représentativité et les ambitions personnelles ont compliqué les négociations. Faute de consensus, l’opposition s’est retrouvée divisée au moment d’aborder les législatives de 2007.
Une grande partie de l’opposition, regroupée autour du Front Siggil Sénégal, avait choisi le boycott du scrutin. Ce front rassemblait notamment le Parti socialiste d’Ousmane Tanor Dieng, l’Alliance des forces de progrès (AFP) de Moustapha Niasse, Rewmi d’Idrissa Seck ainsi que la LD/MPT dirigée par Abdoulaye Bathily.
Cependant, d’autres formations politiques issues de l’opposition avaient décidé de participer séparément aux législatives de 2007. Parmi elles figuraient notamment : la Coalition And Défar Sénégal dirigée par Landing Savané ; la Coalition Takku Defaraat Sénégal conduite par Robert Sagna et la Coalition Waar Wi dirigée par Modou Diagne Fada. Cette dispersion stratégique avait considérablement réduit la capacité de l’opposition à peser politiquement face au Parti démocratique sénégalais (PDS) d’Abdoulaye Wade.
Benno Siggil Sénégal : l’espoir d’une opposition unifiée
Face à cette fragmentation, une nouvelle dynamique unitaire voit le jour en 2008 avec la création Benno Siggil Sénégal, signifiant «S’unir pour redresser le Sénégal».
Cette coalition réunissait plusieurs grandes figures de l’opposition sénégalaise : le Parti socialiste d’Ousmane Tanor Dieng, l’AFP de Moustapha Niasse, Rewmi d’Idrissa Seck, la LD d’Abdoulaye Bathily ainsi que le Parti de l’indépendance et du travail (PIT) d’Amath Dansokho, entre autres.
L’objectif était clair : construire une alternative crédible face au pouvoir du président Abdoulaye Wade.
Cette stratégie d’unité porta ses fruits lors des élections locales de 2009, durant lesquelles Benno Siggil Sénégal remporta plusieurs grandes collectivités locales du pays. Ces résultats avaient alors renforcé l’idée selon laquelle l’unité constituait la principale force de l’opposition sénégalaise.
Mais cette coalition ne résistera pas longtemps aux ambitions présidentielles de ses principaux leaders. À l’approche de la présidentielle de 2012, les désaccords sur le choix d’un candidat consensuel provoquent l’éclatement de Benno Siggil Sénégal.
Idrissa Seck, Moustapha Niasse et Ousmane Tanor Dieng souhaitaient chacun porter les couleurs de l’opposition. Les négociations échouèrent et chaque leader décida finalement de se lancer séparément dans la course présidentielle.
C’est dans ce contexte que Macky Sall réussit progressivement à s’imposer comme figure centrale de l’opposition à Abdoulaye Wade. Arrivé au second tour face au président sortant, il bénéficiera du soutien d’une large partie des forces opposées au régime libéral, donnant naissance à la coalition Benno Bokk Yaakaar (BBY), qui permettra finalement de battre Wade en 2012.
2024 : une opposition recomposée autour du duel Amadou Ba – Diomaye Faye
L’élection présidentielle du 24 mars 2024 constitue un autre tournant majeur dans l’histoire politique récente du Sénégal.
Contrairement aux précédentes alternances marquées par de larges coalitions, cette présidentielle a été caractérisée par une forte dispersion des candidatures de l’opposition. Sur les 19 candidats en lice, une grande partie n’a obtenu que des scores marginaux.
Dans les faits, le scrutin s’est progressivement transformé en un duel entre le candidat du pouvoir, Amadou Ba, soutenu par la coalition Benno Bokk Yaakaar, et Bassirou Diomaye Faye de la coalition Diomaye président, porté par la dynamique politique de PASTEF et incarnant la principale figure de rupture avec le régime de Macky Sall. Au final, Bassirou Diomaye Faye s’impose dès le premier tour avec 54,28 % des suffrages, soit 2 434 751 voix. Un fait inédit dans l’histoire politique du Sénégal. Amadou Ba arrive en seconde position avec 35,79 % des voix, soit 1 605 086 suffrages. À l’exception d’Aliou Mamadou Dia du PUR, qui obtient 2,80 % des voix, les autres candidats recueillent tous moins de 2 % des suffrages exprimés. Cette élection a mis en évidence une nouvelle réalité politique : même dans un contexte de pluralité démocratique, l’électorat sénégalais semble avoir progressivement cristallisé le débat autour d’un choix binaire entre continuité et rupture.
Des convergences ponctuelles malgré les divergences
Malgré leurs divisions, les partis d’opposition ont parfois réussi à faire bloc sur certaines questions institutionnelles majeures. En février 2024, lors du vote de la loi reportant l’élection présidentielle initialement prévue le 25 février, plusieurs groupes de l’opposition avaient saisi le Conseil constitutionnel pour contester cette décision jugée anticonstitutionnelle
À cette période, le groupe parlementaire Yewwi Askan Wi (YAW), Taxawu Sénégal de Khalifa Sall ainsi que le parti AWALÉ avaient boycotté les travaux parlementaires. Le Parti démocratique sénégalais (PDS), bien qu’étant dans l’opposition, avait soutenu la proposition de report en raison du contentieux lié à l’invalidation de la candidature de Karim Wade
Quelques mois plus tard, en 2025, lors de l’adoption de la loi interprétative de l’amnistie sous le régime de Bassirou Diomaye Faye, 23 députés de l’opposition issus notamment de Takku Wallu Sénégal et des non-inscrits avaient saisi le Conseil constitutionnel.
Les requérants estimaient alors que cette loi portait atteinte au principe d’égalité devant la loi. Le 23 avril 2025, le Conseil constitutionnel avait finalement déclaré la loi non conforme à la Constitution
Plus récemment encore, une partie de l’opposition avait saisi le Conseil constitutionnel contre la loi créant le Conseil national de régulation des médias (CNRM), dénonçant des risques pour la liberté de la presse.
Ces précédents démontraient qu’au-delà des divergences partisanes, l’opposition pouvait encore trouver des terrains d’entente autour de certains enjeux institutionnels.
Pourquoi la réforme du Code électoral divise-t-elle autant ?
La controverse actuelle autour des articles L29 et L30 du Code électoral illustre cependant les limites de cette unité circonstancielle.
Alors que le groupe parlementaire Takku Wallu Sénégal avait initialement annoncé son intention de saisir le Conseil constitutionnel, il a finalement décidé de renoncer au recours.
Dans un communiqué, les parlementaires concernés ont expliqué qu’ils ne souhaitaient pas « interférer dans les tensions internes qui secouent actuellement le pouvoir » ni « prendre position dans des querelles partisanes éloignées de l’intérêt supérieur du Sénégal ».
Cette décision a immédiatement provoqué des remous au sein de l’opposition
Le député non-inscrit Thierno Alassane Sall s’est publiquement démarqué de cette orientation. « Nous ne renonçons pas à saisir le Conseil constitutionnel, c’est un devoir », avait-il déclaré.
Le délai de dépôt des recours expirait ce mercredi 6 mai 2026. Malgré plusieurs tentatives pour réunir les signatures nécessaires, les initiateurs du recours n’ont finalement pas réussi à atteindre le seuil requis des 17 députés.
Un responsable de premier plan de la République des Valeurs (Réewum Ngor) nous confie ainsi : « Nous avons travaillé avec plusieurs composantes de l’opposition pour obtenir le maximum de signatures, mais nous n’avons pas réussi. » Toutefois, poursuit-il, le parti continue néanmoins de considérer cette réforme comme « une loi scélérate et anticonstitutionnelle » et critique le revirement stratégique d’une partie de l’opposition.
Dans le même sillage, le député Pape Djibril Fall avait lui aussi exprimé son incompréhension face à l’abandon du recours. Il avait précisé ne pas être associé au communiqué des députés non-inscrits annonçant la non-saisine du Conseil constitutionnel. Selon lui, lorsqu’il avait été contacté par Thierno Alassane Sall pour signer le recours, il avait immédiatement donné son accord. Il affirme avoir ensuite découvert avec surprise que plusieurs députés noninscrits ainsi que le groupe Takku Wallu avaient finalement renoncé à cette démarche.
Takku Wallu : repositionnement stratégique ou recul politique ?
Selon lui, ce choix résulte de « larges discussions » et d’une « analyse approfondie du contexte politique actuel ». Il rejette toute idée de compromission avec le pouvoir et insiste sur le fait qu’il s’agit d’une stratégie politique réfléchie. « Nous laissons la majorité face à ses propres responsabilités », explique-t-il.
Cette posture traduit une nouvelle approche au sein d’une partie de l’opposition, laisser les tensions internes du pouvoir produire leurs propres effets politiques sans intervenir directement dans les arbitrages institutionnels. Cependant, cette stratégie ne fait pas l’unanimité. Pour certains observateurs, l’incapacité de l’opposition à s’unir sur une question aussi symbolique que le Code électoral révèle une perte de coordination politique et un affaiblissement de son efficacité parlementaire.
Une opposition face à ses contradictions
Cette nouvelle séquence politique montre que l’opposition sénégalaise reste traversée par des contradictions profondes. D’un côté, plusieurs leaders dénoncent régulièrement une concentration excessive du pouvoir entre les mains de la majorité. De l’autre, les divergences stratégiques empêchent souvent la construction d’un front commun durable.
Si l’adage dit vrai que « l’opposition unie fait gagner », l’opposition sénégalaise actuelle doit méditer ce qu’il advient lorsque le slogan s’inverse. Un pouvoir qui se divise est une opportunité historique. Une opposition qui se fragmente face à cette opportunité est une faute politique majeure. Alors que les divergences au sommet de l’exécutif offrent une fenêtre rare, l’incapacité à s’entendre ne serait-ce que pour un acte procédural aussi symbolique qu’une saisine du Conseil constitutionnel risque de faire passer définitivement le train de l’alternance pour l’opposition.