(SenePlus) - De passage à Genève à l’invitation de l’incubateur d’idées Gingembre littéraire, le journaliste et acteur politique Mamoudou Ibra Kane s’est prêté au jeu de l’interview au micro d'El Hadji Gorgui Wade Ndoye pour aborder les grands enjeux qui traversent le Sénégal. De la révision constitutionnelle aux promesses de l'intelligence artificielle, l'auteur de l'ouvrage « Troisième alternance au Sénégal : mon double regard » livre une analyse sans concession du climat politique actuel.
Au cœur de l’actualité sénégalaise, le débat sur la révision constitutionnelle a constitué le point d’orgue de cet entretien. Mamoudou Ibra Kane, fondateur du mouvement Demain, c'est maintenant, se montre particulièrement critique quant à la méthode employée par l’actuelle majorité parlementaire de l'ex-Pastef. Il dénonce une manœuvre qu'il juge antidémocratique, consistant à contourner la consultation populaire via l'Assemblée nationale.
« L'Assemblée nationale ne peut pas s'enfermer dans un entre-soi, dire oui, nous allons réformer la Constitution et que ce vote vaille à la fois adoption et approbation », fustige-t-il, en rappelant que la Constitution de 2001 avait, elle, fait l’objet d’un large partage et d’un référendum sous la présidence d’Abdoulaye Wade.
Pointant l’attitude du pouvoir en place, il s'étonne : « que la majorité Pastef, alors qu'elle a toujours promis la souveraineté, [...] refuse aujourd'hui de donner la parole au peuple, c'est une contradiction flagrante ». Pour lui, l'unique voie légitime est celle des urnes : « Vox Dei, vox populi [...] Je suis totalement pour un référendum ».
Il rappelle néanmoins que la révision constitutionnelle ne doit pas occulter les urgences socio-économiques d'un pays dont « les notes sont dégradées de jour en jour » et qui souffre, selon lui, d'un désespoir grandissant chez les jeunes.
Un livre pour l'histoire et contre l'oubli
L’ouvrage qu'il présentait à Genève revient d'ailleurs sur les années de plomb (2021-2024) ayant précédé cette « troisième alternance ». Un livre qu'il définit comme un avertissement contre l'oubli. « La démocratie sénégalaise a vacillé, les institutions ont été secouées. Il y a eu des morts, on parle de 60 à 80 morts [...] On ne doit pas oublier cela », insiste-t-il.
C’est d’ailleurs son instinct de journaliste qui l'a poussé à recueillir les confidences inédites du défunt Mamadou Badio Camara, ancien président du Conseil constitutionnel. Une démarche visant à rétablir l'honneur des juges accusés de corruption lors de la dernière crise électorale. « Quand des accusations d'une telle gravité sont portées [...] le minimum c'est que la justice puisse faire son travail. Cela n'a pas été fait », regrette l'homme politique, assumant pleinement sa « double casquette » de journaliste et d'allié politique de l'ancien Premier ministre Amadou Ba.
Interrogé par des jeunes de la diaspora suisse sur l'essor de l'Intelligence Artificielle (IA), Mamoudou Ibra Kane y voit une chance historique pour le continent. « Après avoir raté la révolution industrielle, l'Afrique et le Sénégal ne doivent pas rater la révolution numérique », affirme-t-il.
Soulignant l'importance d'une « intelligence artificielle responsable », il illustre son propos par une expérience personnelle menée dans son village de Bokidiawé. L'aménagement d'une salle informatique dans son ancienne école primaire a permis aux élèves de s'ouvrir au monde et d'améliorer spectaculairement leurs résultats, se hissant jusqu'en finale du concours Génies en herbe. Une preuve, selon lui, que la machine, si elle est maîtrisée par « la conscience », peut être un formidable accélérateur de progrès.