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Par Baba Dieng
Retour à Reims
J’ai une «relation particulière» avec Didier Eribon, sociologue et philosophe français dont l’œuvre séminale est étudiée dans le monde entier. Ses livres sont traduits dans plusieurs langues
 
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J’ai une «relation particulière» avec Didier Eribon, sociologue et philosophe français dont l’œuvre séminale est étudiée dans le monde entier. Ses livres, dans lesquels il mobilise toutes les archives des sciences sociales, sont traduits dans plusieurs langues. Son «indocilité réfléchie», ou sa «fureur butée», produit une pensée subversive (quelle est la valeur d’une pensée qui n’est pas subversive ?) qui pulvérise les certitudes. Né en 1953 dans un milieu où il n’y avait que l’usine comme horizon indépassable, où il n’y avait surtout pas la «grande culture», son parcours est un miracle, comme il aime l’écrire. Il s’est donné son destin d’intellectuel majeur de notre époque, par le truchement des livres, en rompant avec son cocon familial et sa «première subjectivité», celle que l’on acquiert dès les premiers pas.

J’ai rencontré sa pensée alors que je venais de débarquer à l’université. J’avais 20 ans. Dans notre modeste appartement, que nous avions loué grâce à la gentillesse conditionnée de la mairie de Richard-Toll, il y avait une petite bibliothèque que personne ne visitait. Selon certaines rumeurs, elle a été offerte par la Compagnie sucrière sénégalaise (Css). Les livres étaient poussiéreux, les étagères sales. Le lieu était réservé aux guindailles, aux plaisanteries, aux débats sur les passades, sur les étudiantes à courtiser, sur les faits divers, et non à la lecture et à la pensée. Aucun étudiant donc ne lisait. J’avais néanmoins, et je ne sais pas pour quelle raison, la manie de ramasser les livres tombés par terre, ceux que l’on utilisait souvent comme des éventails, tant notre idiotie n’avait pas de limite, pour les remettre à leur place. Un jour je pris incidemment un livre dont la couverture, insipide mais captivante, me plaisait. Je fourrai l’opus dans mes affaires. En vacances dans mon village, l’environnement bucolique, ennuyeux et agonisant (c’est peu dire), me poussa à le lire. Signe du destin : c’était Retour à Reims de Didier Eribon, publié en 2009 aux Editions Fayard. En 2018, il a été réédité par Flammarion, avec une présentation inédite du romancier à succès Edouard Louis qui, avec Geoffroy de Lagasnerie dont les essais constituent de passionnantes aventures théoriques, fait partie de ses amis de toujours

Comme le dit à juste titre Kafka, un bon livre est celui qui fait fondre la mer gelée en nous. La lecture de ce grand texte de sociologie et de théorie politique a été pour moi un point de bascule. Le début d’un nouveau regard sur le monde social et ses déterminismes et ses verdicts.

Verdicts et déterminismes sociaux

La réflexion sur les inégalités sociales est au fond la trame du livre. Eribon s’interroge sur la manière dont la structure des classes sociales est reproduite par des mécanismes de domination et de pérennisation de celle-ci. Il y a de fait une fabrique inégalitaire des structures fondamentales de la société. Cette «guerre contre les classes dominées» (il avance cette idée avec circonspection, ce qui est tout à fait compréhensible tant la formule est radicale) passe par plusieurs méthodes telles que la suppression des aides sociales, la trahison de la promesse d’égalité de la République, l’exclusion scolaire, la violence culturelle, etc. 

Les parents de Eribon ont travaillé à l’usine leur vie durant. Leurs corps ont été broyés par la machine. C’était leur seul horizon. Imaginer autre chose n’était pas possible. Ils ignoraient d’ailleurs l’existence d’autres possibles à féconder. Même destin pour ses frères qui quittèrent l’école à 14 ans pour aller trimer comme des hommes, pour gagner leur vie et fonder une famille, conformément aux valeurs masculinistes des classes populaires. Le sociologue s’interroge sur les raisons de cette curieuse coïncidence. De fait, ce n’est nullement une coïncidence, c’est une construction sociale : ses frères n’ont fait que suivre leur destin naturel, celui que les verdicts sociaux leur ont imposé.

En faisant la sociologie électorale des classes populaires pour comprendre comment ses parents ont pu quitter le Parti communiste afin de voter pour la droite, puis pour l’extrême droite, Eribon montre l’importance du discours politique dans la manière dont les milieux défavorisés créent leurs subjectivités et définissent leur rapport au monde. Au fond, l’idée n’est pas de tâcher d’échapper aux verdicts et déterminismes sociaux (parce qu’il faut une certaine conscience pour s’engager dans une telle voie, ce qui, bien sûr, n’est pas une sinécure), mais d’essayer d’aspirer à s’identifier dans des «formes collectives d’identification». Les discours politiques permettent de transformer des problèmes suffocants et chroniques en espérances. Car, écrit-il, ils «produisent les catégories de perception, les manières de se penser comme sujet politique et qui définissent la conception que l’on se fait de ses propres intérêts et choix électoraux qui en découlent». Je me souviens qu’en 2012, avec l’accession au pouvoir du Président Macky Sall, mon père, qui a toujours voté avec enthousiasme pour «cet authentique fils du Peuple» dont parle Madiambal Diagne dans Macky derrière le masque, répétait cette antienne au quotidien et à qui mieux mieux : «C’est un jeune qui est né après les indépendances, il a de la volonté et surtout de l’énergie ; et il vient du monde rural, ses parents étaient très pauvres. Je crois vraiment que son pouvoir sera celui des pauvres, vous savez ; il va réellement penser à nous. Nos conditions de vie vont enfin s’améliorer.» Sans doute dois-je préciser qu’il n’a jamais été désenchanté jusqu’à la fin de sa vie, ses espérances ayant été en grande partie réalisées par des politiques publiques étonnamment efficaces.

Violence culturelle et domination

En lisant Retours à Reims, l’on est d’abord frappé -ou du moins dans mon cas- par la sociologie assez profonde que Eribon fait de la culture. Celle-ci, selon lui, est un fondement de la reproduction de la domination dans le monde social. Il part d’une remarque empirique : dans la société, les classes privilégiées et les classes défavorisées n’ont pas le même rapport à la culture, à savoir les livres, le cinéma, l’art. Si, pour les nantis, faire de longues études est une évidence, pour les gueux, en revanche, ce n’est pas facile de s’éterniser à l’école. D’ailleurs, il y a cette idée très prégnante dans les classes populaires, selon laquelle les longues études ne sont pas faites pour tout le monde, elles sont faites pour les autres : celles et ceux qui ont tout. Et c’est là, dit Eribon, l’un des mécanismes les plus puissants de la reproduction de la domination dans la société. L’on peut dire, dans une certaine mesure, que la culture est un instrument politique au service des dominants. De ce fait, il serait légitime de subodorer, avec le sociologue, que les structures de la domination seraient différentes, à savoir beaucoup plus égalitaires, si tous les membres du corps social avaient accès à la culture. Après avoir fini de relire ce texte, la semaine dernière, je parle à ma mère au téléphone et elle me donne des nouvelles du village. Elle me dit que les enfants abandonnent l’école en masse pour aller faire des travaux champêtres. Chaque jour ils gagnent une bagatelle et ils sont heureux avec leurs parents. Le récit de ma mère ne m’a pas étonné, loin s’en faut, mais m’a fait réfléchir avec Eribon. Qui dit une chose très intéressante : dans les classes populaires, l’élimination scolaire passe souvent par l’auto-élimination. A savoir la manie du système scolaire d’exclure des gens tout en leur laissant croire qu’ils ont choisi cette exclusion. Ces exclus de l’école publique sont condamnés à exercer des professions on ne peut plus pénibles et létales : ce sont des valétudinaires qui meurent jeunes avec leurs rêves trop audacieux aux yeux de la République, et dont les corps témoignent aisément de la violence des choix politiques (pour celles et ceux qui n’ont rien, la politique est une affaire de vie ou de mort, d’où l’importance de bien choisir les dirigeants).

Pour ranger mon écritoire, une précision importante : celles et ceux qui ont lu et relu Retour à Reims peuvent être courroucés en lisant la note de lecture partielle que je fais de ce grand texte dans cette chronique. J’en suis conscient. Mais je suis obligé de faire ce choix politique, la mort dans l’âme. Car l’esprit du temps est, hélas, à la répression des idées peccamineuses, sous la férule des hommes politiques et des islamistes.

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