La récente sortie d'Ousmane Sonko, lors de sa conférence avec Pascal Boniface, interpelle au-delà de l’événement lui-même. Elle pose une question essentielle : peut-on diriger un État avec les réflexes de la contestation ?
Le ton adopté, marqué par une posture offensive et une rhétorique de confrontation, rappelle davantage les logiques de mobilisation politique que les exigences de la gestion du pouvoir. Or, gouverner, ce n’est pas lutter. Gouverner, c’est stabiliser, arbitrer et construire dans la durée.
Le Sénégal est un pays en développement, économiquement fragile, dépendant de ses partenaires et fortement soutenu par sa diaspora. Dans un tel contexte, la parole publique doit être mesurée, stratégique et responsable. Créer des tensions, à l’intérieur comme à l’extérieur, n’apporte aucun bénéfice tangible, mais expose le pays à des risques réels : perte de crédibilité, fragilisation des relations diplomatiques, inquiétudes des investisseurs, exacerbation des clivages sociaux.
Dans une société déjà traversée par des frustrations économiques et sociales, un discours politique conflictuel peut produire un effet d’entraînement dangereux. Le pouvoir n’est jamais neutre : il façonne les comportements. Une parole dure au sommet peut légitimer la radicalisation à la base et détériorer la qualité du débat public.
Le Sénégal s’est construit une réputation de stabilité démocratique, de dialogue et de respect des institutions. Ce capital symbolique est précieux. Il constitue un levier essentiel pour son développement. Le fragiliser par des postures de rupture mal maîtrisées serait une erreur stratégique.
Aujourd’hui, les défis sont immenses : emploi des jeunes, réforme du système éducatif, gouvernance des ressources naturelles, justice sociale. Ces chantiers exigent de la sérénité, de la méthode et une capacité à fédérer. Ils sont incompatibles avec une logique de confrontation permanente.
L’État ne se gère pas dans la rue. La rue conteste, l’État construit. Confondre ces deux registres, c’est risquer d’installer une instabilité durable.
Le Sénégal n’a rien à gagner dans des déclarations à forte charge conflictuelle, mais il a beaucoup à perdre. La véritable rupture aujourd’hui ne réside pas dans la confrontation, mais dans la responsabilité, la maîtrise de la parole publique et la construction patiente d’un État stable, crédible et respecté.
Docteur Cheikh Tidiane Mbaye,
Sociologue