Le Premier ministre sénégalais a prononcé mercredi un discours aux accents panafricanistes au musée des civilisations noires de Dakar, à l'occasion du centenaire du penseur anticolonialiste Frantz Fanon.
Devant un parterre de ministres, députés, diplomates et intellectuels venus "d'Afrique, des Caraïbes, du Maghreb, d'Europe et d'Amérique du Nord", Ousmane Sonko a rendu mercredi un vibrant hommage à Frantz Fanon, figure majeure de la pensée anticolonialiste, cent ans après sa naissance en 1925.
"Fanon n'a vécu que 36 années, mais 36 années d'une intensité telle que le monde n'a pas encore fini d'en recevoir la secousse", a déclaré le chef du gouvernement lors de l'ouverture du colloque international organisé au musée des civilisations noires de Dakar.
Pour Sonko, la pensée de l'auteur des "Damnés de la terre" demeure "intacte, brûlante, indispensable", non pas parce qu'elle aurait "échappé au temps", mais parce que "notre siècle n'a pas encore guéri des blessures qu'il avait nommées".
Le Premier ministre a consacré une large partie de son intervention à Fanon le psychiatre, rappelant son travail à l'hôpital de Blida-Joinville en Algérie. "À Blida-Joinville, il n'a pas seulement soigné des corps, il a affronté des abîmes", a souligné Sonko, insistant sur la dimension thérapeutique de la décolonisation selon Fanon.
"Le colonialisme est une pathologie à double entrée. Elle aliène celui qui subit, elle défigure celui qui domine", a-t-il poursuivi, avant d'affirmer : "Une indépendance qui ne libère pas les consciences n'est qu'un décor renouvelé."
Selon le chef du gouvernement, l'Afrique "porte encore dans son inconscient collectif les cicatrices laissées par les siècles de domination" : la peur de désobéir, la tentation de chercher la validation extérieure, la croyance que le savoir légitime vient toujours d'ailleurs.
"L'Afrique d'aujourd'hui n'a pas seulement besoin d'hôpitaux, elle a besoin d'un vaste chantier de réparation psychique", a martelé Sonko, qualifiant la "désaliénation" de "politique publique" et de "condition de la souveraineté".
La "trahison" de la bourgeoisie nationale africaine
Ousmane Sonko a ensuite évoqué l'analyse politique de Fanon, rappelant que le penseur martiniquais avait "vu le Sud et amer ce que beaucoup refusaient d'admettre : que la fin des empires européens n'allait pas automatiquement ouvrir le règne des peuples africains".
Le Premier ministre a cité le diagnostic que Fanon portait sur "la bourgeoisie bureaucratique africaine", cette "classe bavarde, narcissique, imitatrice, fascinée par le confort du colon plus que par la souffrance du peuple".
"Le colon est parti mais la dette est restée. L'administration coloniale s'est retirée mais les accords inégaux sont demeurés. Les gouverneurs ont disparu mais les injonctions des institutions financières internationales ont pris le relais", a énuméré Sonko, affirmant que "les mécanismes de dépendance ont changé de forme, mais pas de nature".
Pour le chef du gouvernement, "l'Afrique ne demande plus l'indépendance. Elle exige la souveraineté. Et cette souveraineté n'est pas une proclamation, c'est une rupture".
Sonko a salué le rôle stratégique de la diaspora africaine, cette "6e région de l'Union africaine", soulignant que "les transferts financiers de la diaspora dépassent largement l'aide publique au développement" dans plusieurs pays africains.
Il a rendu hommage à la vice-présidente de Colombie, "première personne afro-descendante à atteindre ce niveau de responsabilité", saluant "la profondeur de son engagement sur les questions mémorielles et même sur la question de la réparation".
"Pour beaucoup d'élites africaines, c'est un crime, voire un péché, de penser ainsi, à fortiori de parler de ces questions", a regretté le Premier ministre, avant d'affirmer que dans un monde en recomposition, "la diaspora n'est pas un appendice. Elle est une avant-garde".
Charge contre le franc CFA et l'Eco
Le moment le plus politique du discours a sans doute été la charge d'Ousmane Sonko contre le franc CFA et sa réforme inachevée. "Le franc CFA fut un instrument de stabilité, dit-on, mais surtout un instrument de contrôle, un outil conçu pour prolonger sous un vernis de coopération les réflexes de tutelle et de dépendance", a-t-il déclaré.
Évoquant la réforme de l'Eco, la future monnaie des pays de la CEDEAO, Sonko a lancé : "Changer de nom sans changer de logique n'est pas une révolution, c'est un rebranding de la dépendance."
"Une monnaie servile ne produit qu'une mentalité servile", a martelé le Premier ministre, affirmant que "la souveraineté monétaire n'est pas un isolement, c'est une capacité à choisir, à négocier d'égal à égal, à orienter son économie sans permission préalable".
Pour Sonko, "tant que nous n'aurons pas conquis notre souveraineté monétaire, notre souveraineté économique restera sous condition et notre dignité restera négociable".
Dans la dernière partie de son intervention, le Premier ministre a dressé un parallèle entre les combats de Fanon et l'action de son gouvernement depuis son arrivée au pouvoir.
"Nous ne sommes pas ici pour déposer des fleurs sur une mémoire figée. Nous sommes ici pour reprendre le flambeau, pour transformer un héritage en action, pour transformer une pensée en politique publique", a-t-il affirmé.
Sonko a énuméré les ruptures opérées par son gouvernement : refus des "pratiques politiques du passé", révélation de "la vérité sur les finances publiques", "réappropriation des ressources naturelles", lutte contre "la surfacturation et la corruption généralisée".
"Lorsque nous avons défendu sans trembler la souveraineté de notre pays face aux pressions extérieures, face aux injonctions, face aux chantages voilés ou explicites, lorsque nous avons affirmé que le Sénégal ne serait pas gouverné depuis l'extérieur (...), alors nous avons fait plus qu'un geste politique, nous avons restauré notre dignité nationale", a-t-il déclaré.
Le Premier ministre a rappelé la philosophie de son gouvernement, résumée par la formule "Jub, Jubal, Jubbanti" (droit, droiture, redressement), signifiant "droit dans notre rapport au peuple, droiture dans notre rapport à l'État, redressement dans notre rapport à l'histoire".
Enfin, Ousmane Sonko a affirmé : "Tant qu'il y aura des damnés de la terre, tant qu'il y aura un vent de domination qui souffle sur notre continent, Fanon restera vivant", avant de déclarer officiellement ouvert le colloque international du centenaire de Frantz Fanon.