La recrudescence des attaques au Mali confirme une réalité préoccupante : après plus d’une décennie de lutte contre le terrorisme, la crise du Sahel est loin d’être résolue. Les groupes armés ont résisté aux opérations militaires, se sont adaptés aux changements d’alliances et continuent d’exercer une forte pression sur les forces nationales.
Dans l’émission Sud Géo+, consacrée à la persistance des attaques et à la riposte des Forces armées maliennes (FAMa), le spécialiste des relations internationales Ibrahim Kane, le directeur du Timbuktu Institute, Bakary Sambe, et l’historien Ibrahim Thioub ont croisé leurs analyses.
Un constat domine : aucune victoire militaire ne sera durable tant que les causes profondes de la crise ne seront pas traitées.
Des groupes armés qui ont changé de dimension
Pour Ibrahim Kane, la multiplication des attaques révèle une évolution inquiétante des capacités des groupes armés.
Ces organisations ne peuvent plus être considérées comme de simples bandes de combattants improvisés. Leur capacité à mener des opérations coordonnées et à maintenir une pression régulière sur les forces de défense témoigne d’un niveau d’organisation plus élevé.
Alors que les attaques étaient autrefois sporadiques, elles semblent désormais s’inscrire dans une stratégie de harcèlement presque permanent.
Cette évolution pose la question des moyens financiers, logistiques et technologiques dont disposent les groupes armés. Elle confirme également que la crise sahélienne dépasse le cadre strictement national.
Le Mali dans une situation de « ni paix ni guerre »
Sur le terrain, aucun camp ne semble capable d’imposer une victoire définitive.
L’armée malienne ne parvient pas à éliminer durablement les groupes armés. Ces derniers, de leur côté, ne semblent pas en mesure de vaincre l’État.
Le Mali se trouve ainsi dans une situation de « ni paix ni guerre ».
Les groupes armés disposent d’un avantage propre aux conflits asymétriques. Ils n’ont pas besoin de contrôler durablement de grandes villes. Ils peuvent frapper, se retirer, se disperser et réapparaître ailleurs.
L’État, en revanche, doit protéger les populations et l’ensemble du territoire. Chaque attaque réussie contribue donc à fragiliser sa crédibilité.
Le djihadisme n’est plus un phénomène importé
L’une des principales transformations du conflit est son « endogénéisation ».
Selon Bakary Sambe, les combattants ne sont plus principalement des étrangers venus de l’extérieur de la région. Une grande partie d’entre eux sont désormais des Maliens, des Nigériens, des Burkinabè ou des ressortissants d’autres pays du Sahel.
Cette réalité change profondément la lecture de la crise.
Le djihadisme prospère surtout dans les territoires où l’État est faible, absent ou incapable de répondre aux attentes des populations. Les groupes armés exploitent les frustrations locales, les injustices, les conflits communautaires et le sentiment d’abandon.
Ils ne recrutent donc pas uniquement au nom d’une idéologie religieuse. Ils s’appuient également sur des problèmes sociaux et politiques profondément enracinés.
Les fragilités de la construction nationale
L’historien Ibrahim Thioub a replacé la crise dans une perspective plus longue.
Selon lui, l’instabilité actuelle trouve une partie de ses racines dans la formation même de l’État malien.
Comme de nombreux pays africains, le Mali a hérité d’un territoire colonial regroupant des sociétés aux histoires et aux trajectoires différentes.
Après l’indépendance, la construction nationale s’est largement appuyée sur un récit centré sur l’héritage mandingue et la figure de Soundiata Keïta. Or, toutes les communautés ne se reconnaissent pas nécessairement dans ce récit dominant.
À cela s’ajoute l’immensité du territoire. L’État a toujours éprouvé des difficultés à maintenir une présence administrative et sécuritaire forte dans les régions éloignées de Bamako.
Ces faiblesses ont contribué à nourrir les frustrations et à fragiliser la cohésion nationale.
Quand les exclusions alimentent le recrutement
Les experts ont également insisté sur une réalité souvent absente des analyses sécuritaires : la persistance de profondes inégalités sociales.
L’esclavage par ascendance et les discriminations qui en découlent continuent de toucher certaines populations.
Des descendants de personnes considérées comme esclaves restent parfois marginalisés dans l’accès au pouvoir local, dans les relations sociales, dans le mariage ou même dans la pratique religieuse.
Pour Ibrahim Thioub, ces exclusions ouvrent un espace aux groupes djihadistes.
En promettant l’égalité entre les croyants et en dénonçant les hiérarchies traditionnelles, ces organisations peuvent attirer des populations qui ne se sentent pas pleinement reconnues dans leur propre pays.
La lutte contre le terrorisme devient ainsi indissociable de la lutte contre les injustices.
Le changement climatique aggrave les tensions
La crise sécuritaire se nourrit également des bouleversements environnementaux.
Depuis les grandes sécheresses des années 1970, la réduction des espaces de pâturage accentue la pression sur les ressources.
Les tensions entre agriculteurs et éleveurs se multiplient. À la recherche d’eau et de pâturages, certains éleveurs sont contraints de descendre de plus en plus au sud.
Ces déplacements créent de nouveaux conflits communautaires que les États peinent souvent à anticiper.
Les groupes armés peuvent ensuite exploiter ces tensions pour recruter et étendre leur influence.
Le risque d’une « métastase » vers les pays côtiers
La crise ne menace plus seulement le Sahel central.
Une aggravation de la situation au Mali pourrait avoir de lourdes conséquences pour les pays voisins.
Les déplacements de populations pourraient s’intensifier vers le Sénégal, la Guinée et la Côte d’Ivoire. Les États côtiers devraient alors faire face à des défis à la fois humanitaires et sécuritaires.
Les groupes armés cherchent également à exploiter les zones frontalières, souvent difficiles à contrôler.
Plusieurs espaces sont particulièrement sensibles, notamment les zones entre le Niger, le Nigeria et le Bénin, celles reliant le Mali, le Niger et le Burkina Faso, ainsi que l’espace frontalier entre le Mali, la Mauritanie et le Sénégal.
Pour Ibrahim Kane, une déstabilisation supplémentaire du Mali pourrait provoquer un véritable effet de « métastase » dans toute la région.
La sécurité ne peut pas être sous-traitée
L’émission a également mis en évidence les limites de la dépendance envers les partenaires militaires étrangers.
Au fil des années, le Mali a compté sur différents soutiens extérieurs. Mais pour les experts, aucun pays ne peut durablement déléguer sa propre sécurité.
Le retrait de forces internationales a laissé des vides dans certaines régions, tandis que la concentration des moyens militaires autour des centres de pouvoir a parfois réduit la capacité de l’État à protéger les zones périphériques.
Les pays du Sahel doivent donc reconstruire leurs propres capacités de défense et développer des stratégies adaptées à la guerre asymétrique.
Quand les dépenses militaires étouffent le développement
Face à l’insécurité, les États consacrent une part croissante de leurs ressources à la défense.
Ces dépenses réduisent les moyens disponibles pour l’éducation, la santé, l’emploi et le développement.
Le risque est celui d’un cercle vicieux : l’insécurité entraîne une hausse des budgets militaires, cette hausse réduit les investissements sociaux et le manque de perspectives nourrit de nouvelles frustrations.
Pour Bakary Sambe, il est urgent d’adopter une approche globale associant impératifs sécuritaires et politiques de développement.
Une CEDEAO affaiblie, mais incontournable
Les experts ont rappelé que la CEDEAO avait joué un rôle majeur dans plusieurs crises ouest-africaines, notamment au Liberia, en Sierra Leone, en Guinée-Bissau, en Côte d’Ivoire et en Gambie.
Dans le cas du Sahel, cependant, l’organisation régionale a progressivement été marginalisée au profit d’autres mécanismes.
Aujourd’hui affaiblie par le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger, elle reste néanmoins incontournable.
Les États peuvent quitter une organisation, mais ils ne peuvent pas changer de géographie.
Les menaces sécuritaires, les frontières, les échanges économiques et les mouvements de populations continuent de lier les pays de l’AES au reste de l’Afrique de l’Ouest.
AES et CEDEAO condamnées à coopérer
Pour les spécialistes, la rivalité entre l’AES et la CEDEAO ne peut constituer une réponse durable.
Des espaces de coopération existent dans les domaines de la sécurité, de la gestion des frontières et de la circulation des personnes et des biens.
La réponse doit être avant tout africaine.
Elle doit associer les pays de l’AES, la CEDEAO et l’Union africaine, tout en impliquant d’autres États concernés par la stabilité du Sahel, notamment l’Algérie, la Mauritanie et le Tchad.
Le dialogue n’est plus un tabou
C’est l’une des principales conclusions de l’émission.
Pour Bakary Sambe, la situation actuelle laisse peu d’alternatives.
L’armée malienne ne peut pas éliminer durablement tous les groupes armés. Ces derniers ne peuvent pas non plus vaincre complètement l’État.
Le conflit risque donc de se prolonger indéfiniment.
Le dialogue doit dès lors être envisagé comme une option politique et pragmatique.
Cette démarche est d’autant plus nécessaire que le djihadisme s’est largement enraciné dans les sociétés locales.
« Ce sont nos enfants », a rappelé Bakary Sambe en évoquant les combattants issus du Mali et des pays voisins.
Des expériences de dialogue, de déradicalisation et de réintégration existent déjà en Mauritanie, en Algérie et au Maroc. Elles pourraient alimenter une réflexion régionale.
Repenser le contrat social
Le dialogue ne peut cependant pas se limiter à une négociation entre militaires et groupes armés.
Pour Ibrahim Kane, les pays du Sahel doivent repenser leur contrat social.
Toutes les communautés doivent pouvoir se reconnaître dans l’État.
Les inégalités, les discriminations, la place de la religion, les droits des femmes et la citoyenneté doivent être placés au cœur de la réflexion.
La question fondamentale est désormais de savoir quel type de société les pays du Sahel veulent construire.
Restaurer l’espace civique
Les experts ont enfin alerté sur le rétrécissement de l’espace civique dans certains pays du Sahel.
Les restrictions imposées aux partis politiques, aux syndicats et aux associations rendent difficile l’organisation d’un véritable dialogue inclusif.
Or, la société civile doit participer à toute recherche d’une sortie de crise.
Si les forces politiques, syndicales et associatives restent durablement affaiblies, les organisations religieuses pourraient devenir les seules structures capables d’occuper l’espace politique.
Au bout du conflit, la table des négociations
Au terme des échanges, une conviction s’impose : la crise du Mali et du Sahel ne se résoudra pas uniquement sur le champ de bataille.
La réponse militaire reste nécessaire pour protéger les populations et contenir les groupes armés. Mais elle ne peut, à elle seule, traiter les causes profondes de la violence.
La sortie de crise passera par le dialogue, la restauration de la confiance, la reconstruction du contrat social et une coopération régionale renouvelée.
Après plus d’une décennie de guerre, les groupes armés n’ont pas disparu. Ils se sont adaptés et enracinés dans les fragilités des sociétés.
Tant que les injustices, les exclusions, les fractures communautaires et l’absence de perspectives ne seront pas traitées, les victoires militaires resteront précaires.
La paix durable dépendra donc de la capacité des États sahéliens et de leurs voisins à construire une réponse qui ne soit plus seulement militaire, mais aussi politique, sociale et profondément africaine.