Le rapport général des auditions des ministères sectoriels, publié par l’Assemblée nationale, dresse un bilan contrasté de l’exécution budgétaire après quatre mois. Si certains secteurs affichent des performances encourageantes, d’autres révèlent un décalage préoccupant entre les crédits ouverts et leur traduction effective en investissements sur le terrain. Tour d’horizon des ministères sous tension.
Avant d’entrer dans le détail sectoriel, il convient de rappeler le cadre dans lequel s’inscrit cette évaluation. le rapport souligne que l’exercice intervient seulement après quatre mois d’exécution budgétaire. Il ne s’agit donc pas d’un jugement définitif sur la performance annuelle des ministères, mais d’une photographie permettant d’identifier les tendances, les retards, les contraintes et les risques susceptibles de compromettre les objectifs de 2026 ainsi que la préparation du budget 2027.
Le document de programmation Budgétaire et Économique pluriannuelle (dp Bep) 2026- 2028 inscrit les orientations de l’État dans une logique de redressement des finances publiques, avec comme priorités la maîtrise du déficit, la mobilisation des recettes internes, la rationalisation des dépenses, la soutenabilité de la dette et la mise en œuvre de l’agenda national de transformation « Sénégal 2050 ».
A cela s’ajoute une forte incertitude liée à l’évolution des prix du pétrole. Selon le rapport, un baril autour de 100 dollars, contre une hypothèse initiale de 64 dollars, pourrait générer environ 138 milliards FCFA de recettes supplémentaires, mais entraînerait également une hausse des subventions énergétiques estimée à plus de 750 milliards FCFA. Sans mesures correctrices, le déficit budgétaire pourrait atteindre près de 7,9 % du PIB, contre un objectif initial de 5,37 %, rendant probable une loi de finances rectificative
C’est dans ce contexte que les ministères doivent arbitrer entre dépenses de fonctionnement, transferts et investissements structurants.
Agriculture : une souveraineté alimentaire encore freinée
Le ministère de l’agriculture, de la Souveraineté alimentaire et de l’Élevage présente une exécution financière de 43,3 %, soit 111,04 milliards FCFA exécutés sur 256,35 milliards de crédits ouverts. Une performance largement portée par la production végétale et les transferts liés aux campagnes agricoles
La production végétale représente à elle seule 93,80 milliards FCFA exécutés sur 146,74 milliards, tandis que les transferts en capital atteignent 88,54 milliards FCFA, soit 69,3 % des crédits ouverts.
En revanche, les investissements structurants restent très faibles. les investissements exécutés directement par l’État ne représentent que 169,64 millions FCFA sur 16,64 milliards FCFA, soit seulement 1 % d’exécution. les matériels agricoles affichent un taux de réalisation de 0,3 %, avec seulement 34 unités mises à disposition sur une cible de 9 820, tandis qu’aucun hectare n’a encore été aménagé sur les 19 947 hectares prévus
Le rapport rappelle que « la souveraineté alimentaire ne peut pas reposer uniquement sur les transferts liés aux campagnes ; elle exige des infrastructures, de l’eau, du matériel, de la recherche, du financement et de la structuration des filières. »
Les députés de la quinzième législature placent d’ailleurs l’agriculture au quatrième rang de leurs priorités territoriales (61,8 %) et attendent du budget 2027 des avancées sur la maîtrise de l’eau, la mécanisation, les aménagements hydro-agricoles, les infrastructures de stockage et le financement agricole.
Éducation : les investissements toujours en retard
Le ministère de l’Éducation nationale affiche 44,70 milliards FCFA engagés et 20,05 milliards FCFA ordonnancés, soit des taux de 32,77 % en autorisations d’engagement et 15,20 % en crédits de paiement.
Certains programmes enregistrent des résultats encourageants, notamment l’Éducation de base des jeunes et des adultes (eBJa), avec un taux d’exécution de 59,73 % et l’ouverture de 500 classes d’alphabétisation.
Le rapport relève également le démarrage de plusieurs chantiers, l’appui aux structures préscolaires, le renforcement des capacités ainsi que l’organisation des assises des daaras. toutefois, il souligne que les indicateurs pédagogiques étant essentiellement annuels, il est encore difficile d’apprécier pleinement les résultats.
En revanche, les investissements restent très en retrait. les crédits de paiement destinés aux infrastructures scolaires n’affichent qu’un taux d’ordonnancement de 0,60 %. le rapport estime que cette faiblesse pourrait compromettre les objectifs d’accès, de qualité et d’équité si elle n’est pas rapidement corrigée.
Les députés, qui classent l’éducation troisième priorité nationale (74,8 %) du budget 2027, attendent notamment le remplacement des abris provisoires, la construction d’écoles, le développement des cantines scolaires, le recrutement d’enseignants, une meilleure inclusion des enfants en situation de handicap, la modernisation de la gestion scolaire et le suivi des résultats pédagogiques.
Infrastructures : des chantiers visibles mais des paiements en retard
Le ministère des Infrastructures présente l’un des écarts les plus marquants du rapport. alors que l’exécution physique atteint 26,95 %, les engagements financiers restent limités à « 21,83 milliards FCFA sur 238,61 milliards, soit seulement 9,1 % »
Autrement dit, plusieurs projets avancent sur le terrain sans que cette progression ne se traduise encore pleinement dans les engagements budgétaires et les paiements.
Le rapport attribue cette situation à plusieurs facteurs: retard dans la mise en place des crédits, insuffisance des plafonds d’engagement trimestriels, lenteur des marchés publics, faible maturation des projets, difficultés de mobilisation des financements extérieurs, retards des entreprises et insuffisance du suivi technique.
Les infrastructures arrivent au deuxième rang des attentes exprimées par les députés (77,1 %), avec des priorités telles que le désenclavement, les routes, les pistes rurales, les ponts, la mobilité urbaine et la modernisation des transports.
Santé : les investissements restent le maillon faible
Le ministère de la Santé et de l’Hygiène publique dispose de 274,28 milliards FCFA en autorisations d’engagement et de 217,28 milliards FCFA en crédits de paiement. les ordonnancements cumulés atteignent 20,75 milliards FCFA à fin mars 2026. Des progrès sont signalés dans la vaccination ainsi que dans plusieurs programmes de santé publique.
Cependant, les investissements demeurent très limités. les engagements représentent « 1,44 milliard FCFA, soit 7,10 % des crédits ouverts, tandis que les décaissements effectifs ne dépassent pas 262 millions FCFA, soit 1,29 % », lit-on dans le rapport.
Cette situation contraste avec les attentes des populations. les députés font de la santé leur première priorité territoriale (85,5 %) et réclament davantage d’investissements dans les infrastructures sanitaires, les plateaux techniques, les ressources humaines, la santé maternelle et infantile ainsi que la couverture maladie.
Numérique : une transition encore au ralenti
Le ministère de la Communication, des télécommunications et du Numérique figure parmi les moins performants du rapport. Sur 46,76 milliards FCFA de crédits suivis, seuls 1,94 milliard FCFA ont été exécutés, soit un taux de 4,1 %. les projets liés à la gouvernance numérique, à la cybersécurité, à la souveraineté des données, à la connectivité et à la modernisation des services postaux accusent des retards importants. Certaines lignes budgétaires, comme les complexes médias locaux, affichent même un taux d’exécution nul.
Le rapport classe ainsi ce département parmi les programmes à risque et appelle à une accélération de la mise en œuvre afin de concrétiser les ambitions de transformation numérique.
Culture, artisanat et tourisme : un démarrage prometteur, des investissements en berne le ministère de la Culture, de l’artisanat et du tourisme affiche une exécution de 16,5 %, avec 4,36 milliards FCFA exécutés sur 26,50 milliards de crédits ouverts hors personnel.
Le rapport met en avant plusieurs réalisations, notamment « le financement de 200 entreprises culturelles, la formation de 80 artisans et la promotion de deux produits touristiques de niche ».
En revanche, les investissements de l’État restent très faibles : seulement 49,25 millions FCFA exécutés sur 7,21 milliards, soit 0,7 %. L’enjeu est désormais de passer de « la phase de préparation à une véritable concrétisation des projets », notamment en matière d’offre touristique, de valorisation du patrimoine et de formalisation des activités culturelles.
Un même défi : transformer les crédits en réalisations
Ces différents ministères illustrent un constat commun : les dépenses de fonctionnement et les transferts assurent une certaine dynamique budgétaire, mais les investissements structurants peinent encore à se matérialiser. le rapport identifie plusieurs facteurs explicatifs: « les lenteurs des procédures de passation des marchés, les contraintes liées aux financements extérieurs, les plafonds d’engagement, la faible maturation des projets et les exigences liées au contexte de consolidation budgétaire ». le document recommande d’éviter, dans le budget 2027, « la reconduction automatique de crédits affectés à des projets insuffisamment mûrs et de privilégier les investissements prêts à être exécutés, présentant un fort impact territorial et contribuant directement à la croissance, à l’emploi et au bien-être des populations »
En conclusion, le document invite les députés à exercer un contrôle renforcé autour de trois exigences: la sincérité des orientations budgétaires, l’efficacité de l’exécution des dépenses et l’impact territorial des politiques publiques. l’objectif affiché est clair : « faire du budget 2027 un budget de priorisation, de performance et de territorialisation capable de transformer les crédits votés en réalisations visibles, mesurables et utiles aux populations ».