Entre prouesse technologique, décisions controversées et interrogations sur la gouvernance des algorithmes, la Coupe du monde 2026 relance le débat sur la place de l’intelligence artificielle dans l’arbitrage. Des experts interrogés par Le Témoin plaident pour davantage de transparence afin de préserver la confiance des acteurs et des supporters.
La 23e édition de la Coupe du monde, organisée par les Etats-Unis, le Canada et le Mexique du 11 juin au 19 juillet 2026, restera autant dans les mémoires pour son spectacle que pour les nombreuses controverses ayant entouré l’arbitrage. L’utilisation de l’intelligence artificielle, du hors-jeu semi-automatisé, du ballon connecté et de la vidéo-assistance (var) a profondément marqué la compétition, au point de raviver un débat mondial sur les limites de la technologie dans le football. Buts refusés pour quelques millimètres, penalty accordé après une longue consultation vidéo ou encore contact imperceptible détecté par une puce électronique : plusieurs décisions ont suscité incompréhension et frustration chez les joueurs, les entraîneurs et les supporters. Trois épisodes, impliquant l’Iran, la Croatie et le Sénégal, illustrent à eux seuls les interrogations sur la fiabilité, la transparence et la gouvernance de ces nouvelles technologies. le tout couronné par une intervention politique inédite dans une affaire de carton rouge, provoquant l’ire de l’union européenne, de l’UEFA, le monde du football en général.
Iran-Egypte : Le millimètre de la frustration
Lors de la dernière journée de la phase de groupes, l’Iran joue sa qualification face à l’Égypte. Dans les derniers instants de la rencontre, les Iraniens pensent inscrire le but de la victoire. Mais le système de hors-jeu semi-automatisé invalide la réalisation pour une position illicite de quelques centimètres seulement.
Pour l’ingénieur en informatique Djim Momar Lo, cette décision illustre les limites d’une technologie devenue plus précise que l’esprit même de la règle. « L’ordinateur ne fait pas de politique et ne triche pas, mais sa froideur mathématique donne parfois un sentiment de vol. Quand un but est annulé pour la pointe d’une chaussure, le public ne comprend plus la logique de la règle, initialement conçue pour empêcher un avantage manifeste », analyse-t-il.
Le ballon connecté au cœur de la polémique
Quelques jours plus tard, le huitième de finale entre le Portugal et la Croatie offre une autre illustration des capacités. Alors que les Croates pensent arracher la prolongation grâce à un but de Joško Gvardiol dans les derniers instants, le ballon connecté détecte un contact infime d’Igor Matanović, imperceptible à l’œil nu. Cette micro-déviation suffit à placer le buteur en position de hors-jeu de quelques millimètres. le but est annulé et la Croatie est éliminée. Cette décision scelle également la fin de la carrière internationale de Luka Modrić. Journaliste sportif à Dsports, moussa Sow estime que ce type de décision nourrit le malaise grandissant autour de l’arbitrage technologique. Car si le football accepte l’erreur humaine comme faisant partie de son histoire, il ne peut durablement accepter le doute sur les règles qui fondent son intégrité. la véritable révolution ne résidera donc pas seulement dans la puissance des algorithmes, mais dans la confiance que les instances sauront inspirer en les rendant plus transparents, plus contrôlables et plus audités.
« Certaines décisions trahissent l’originalité du football et gâchent parfois l’ambiance. à vouloir rechercher une précision absolue, on risque de perdre ce qui fait la beauté et les émotions de ce sport », regrette-t-il.
Le Sénégal éliminé après sept minutes de consultation
Le huitième de finale entre le Sénégal et la Belgique demeure lui aussi l’un des moments les plus controversés de ce mondial. Après avoir mené 2-0, les lions sont rejoints au score avant qu’un penalty ne soit accordé à la Belgique à la 122e minute. Dans un premier temps, l’arbitre laisse le jeu se poursuivre après un contact entre lamine Camara et Youri Tielemans. Alerté par la var, il visionne ensuite les images durant près de sept minutes avant de revenir sur sa décision. Le penalty est finalement accordé. La Belgique marque et élimine le Sénégal (3-2). Pour Djim Momar Lo, ingénieur en Informatique, cette longue consultation pose question. « Si l’on a besoin de sept minutes d’images au ralenti pour prendre une décision, c’est que l’erreur initiale n’était probablement pas évidente. Le ralenti modifie parfois la perception d’un contact et peut conduire à une interprétation différente de celle observée à vitesse réelle. »
Plusieurs analystes internationaux ont d’ailleurs souligné le caractère très discutable de cette décision. Si certains estiment que le penalty reste conforme au règlement, d’autres considèrent que le joueur belge avait lui-même initié le contact. Aucun consensus ne se dégage véritablement, illustrant les limites de la var lorsqu’elle intervient sur des situations relevant davantage de l’interprétation que d’une erreur manifeste.
Trois technologies, trois logiques différentes Face aux nombreuses confusions, le président de l’Institut des algorithmes du Sénégal, Ndiaye dia, rappelle qu’il convient de distinguer les différents outils utilisés pendant la compétition.
Selon lui, la var demeure avant tout une assistance vidéo où la décision appartient aux arbitres. le hors-jeu semi-automatisé, en revanche, repose sur un traitement algorithmique combinant les images de douze caméras et les données du ballon connecté. Ce dernier embarque une puce inertielle capable d’envoyer jusqu’à 500 informations par seconde afin de déterminer avec précision le moment exact du contact avec le ballon. « le but refusé à la Croatie n’a donc pas été annulé par la var au sens classique, mais par une chaîne de mesures physiques. à l’inverse, le penalty accordé à la Belgique contre le Sénégal reste une décision d’interprétation humaine, la technologie n’ayant servi qu’à fournir des éléments d’appréciation supplémentaires », explique l’expert.
Fiabilité ou gouvernance des algorithmes ?
Au-delà des décisions contestées, une autre question nourrit le débat : les technologies d’arbitrage peuvent-elles être manipulées ? Pour Ndiaye dia, président de l’Institut des algorithmes du Sénégal, cette hypothèse est peu crédible sur le plan technique
« Falsifier ces systèmes en temps réel supposerait de compromettre simultanément les flux vidéo, les données issues des capteurs du ballon et les différents opérateurs humains dans un environnement hautement sécurisé. Le scénario d’un deep fake injecté dans la salle var relève aujourd’hui davantage de la fiction que de la réalité », explique-t-il.
L’expert estime toutefois que le véritable enjeu se situe ailleurs. Selon lui, le débat doit porter non pas sur un éventuel piratage, mais sur la gouvernance des algorithmes utilisés dans les compétitions internationales
« Les véritables questions concernent les paramètres retenus, les seuils de tolérance et les méthodes de calibration. qui décide qu’un contact détecté par le ballon est suffisant pour être pris en compte ? qui contrôle les algorithmes qui tracent les lignes de hors-jeu ? Ces choix techniques, invisibles pour le grand public, peuvent avoir des conséquences sportives majeures », souligne-t-il.
Pour Ndiaye dia, la confiance des acteurs et des supporters passera inévitablement par davantage de transparence.
Rendre la machine auditable
Plutôt que d’alimenter des soupçons de manipulation sans preuves, le spécialiste plaide pour une gouvernance algorithmique plus transparente
Ndiaye dia recommande la publication systématique des données brutes des capteurs et des systèmes de suivi après chaque décision litigieuse, la réalisation d’audits indépendants des algorithmes de hors-jeu semi-automatisé avant les grandes compétitions, ainsi que la présence d’observateurs techniques issus des différentes confédérations, notamment africaines, dans les salles var.
Selon lui, la Confédération africaine de football (CaF) et les fédérations nationales, dont la Fédération sénégalaise de football (FSF), devraient porter cette exigence auprès des instances internationales. « C’est en rendant la machine auditable que le football protégera à la fois sa vérité sportive et la confiance des supporters, de Dakar à Zagreb », conclut le président de l’Institut des algorithmes du Sénégal.
Des ajustements pour préserver l’esprit du jeu
De son côté, l’ingénieur en informatique Djim Momar lo estime que la Coupe du monde 2026 n’a pas démontré l’échec de la technologie, mais plutôt la nécessité de mieux encadrer son utilisation. Il préconise l’introduction d’une marge de tolérance pour les hors-jeux de quelques centimètres afin d’éviter que des buts soient annulés pour des écarts infimes. Il recommande également de limiter le temps consacré aux consultations vidéo « Si les arbitres vidéo ne parviennent pas à identifier une erreur manifeste en moins d’une minute, la décision prise sur le terrain devrait être maintenue », estime-t-il.
L’ingénieur propose enfin que les échanges entre l’arbitre central et la salle var soient diffusés en direct, à l’image de ce qui se pratique déjà dans certaines disciplines comme le rugby, afin de renforcer la transparence et la compréhension des décisions.
L’affaire Balogun relance le débat sur l’indépendance de la FIFA
Au-delà des questions technologiques, la Coupe du monde a également été marquée par une controverse d’ordre institutionnel. le président américain Donald Trump a confirmé avoir échangé avec le président de la FIFA, Gianni Infantino, au sujet du carton rouge infligé à l’attaquant américain Folarin Balogun. « Oui, j’ai parlé à Gianni. J’ai simplement demandé un réexamen parce que je ne pensais pas qu’il y avait faute. Je ne lui ai pas dit quoi faire », a déclaré le chef de l’État américain. quelques heures plus tard, la FIFA a autorisé l’attaquant américain à disputer le huitième de finale face à la Belgique, une décision qui a suscité de nombreuses réactions dans le monde du football. La Belgique a introduit un recours, tandis que plusieurs responsables européens ont dénoncé une possible ingérence politique dans une décision sportive. le commissaire européen chargé du Sport, Glenn Micallef, a estimé qu’« influencer les décisions sportives reviendrait à porter atteinte à l’autonomie du sport ». Dans un communiqué particulièrement ferme, l’UEFA a également regretté une décision qu’elle juge contraire au principe d’égalité entre les équipes, rappelant que la suspension automatique consécutive à un carton rouge constitue un principe fondamental des règlements sportifs.