S’appuyant sur l’expérience tunisienne post-printemps arabes, la chercheuse et militante Maha Ben Gadha met en garde le Sénégal contre une coopération accrue avec le Fonds monétaire international.
Selon elle, les politiques du FMI aggravent les crises économiques au lieu de les résoudre et affaiblissent la souveraineté des États.
Une mise en garde fondée sur l’expérience tunisienne
La chercheuse tunisienne, activiste et défenseuse de la justice sociale, Maha Ben Gadha, chargée de programme économique à la Fondation Rosa Luxemburg (bureau de Tunis), déconseille au Sénégal de coopérer pleinement avec le Fonds monétaire international (FMI) et de contracter des prêts auprès de l’institution de Bretton Woods, en raison de l’inefficacité, selon elle, des solutions proposées par cette institution aux pays du Sud.
Maha Ben Gadha fonde sa position sur l’expérience de son propre pays qui, au sortir des « printemps arabes », a négligé les réformes économiques structurelles et s’est jeté dans les bras du FMI, accordant une confiance totale à l’institution pour redresser sa situation économique. Une démarche qui, manifestement, n’a fait qu’aggraver les difficultés de la Tunisie.
« Les politiques du FMI ne font qu’empirer les choses »
« Je conseille à mes camarades du Sénégal de ne pas reproduire la même erreur que la Tunisie, de ne pas contracter de prêt auprès du FMI, de ne pas appliquer les politiques d’austérité du FMI, parce que, de toute les façons, cela ne réglera pas les problèmes. Cela ne fera qu’empirer les choses », affirme-t-elle.
Selon la chercheuse, le FMI s’attaque prioritairement au déficit budgétaire, à la masse salariale et aux capacités des pays à assurer un développement autonome, au détriment d’une approche structurelle plus globale. « Or, normalement, le FMI est une institution censée gérer les crises de balances externes.
Mais il ne s’attaque jamais, par exemple, au compte courant. Il ne vous dira pas qu’il faut contrôler les transferts, les sorties de ressources ou réduire les importations », a-t-elle soutenu, interrogée en décembre dernier à Dakar. Les printemps arabes, un tournant historique aux promesses déçues.
Pour mémoire, en 2011, la mort par immolation du jeune Tunisien diplômé et sans emploi Mohamed Bouazizi a marqué le point de départ de soulèvements populaires dans plusieurs pays du Maghreb et du monde arabe, connus sous le nom de « printemps arabes ».
Ces mouvements sociaux contre des dirigeants tels que Ben Ali en Tunisie, Hosni Moubarak en Égypte, Mohamed VI au Maroc et Mouammar Kadhafi en Libye ont entraîné des changements de régime, notamment en Tunisie et en Libye, où l’OTAN est intervenue, conduisant à l’assassinat de Kadhafi. Quinze ans après, un bilan économique jugé négatif.
Plus de quinze ans après, ces pays sont-ils satisfaits de leur situation socio-politique et économique ? La question a été posée à Maha Ben Gadha, chercheuse et militante tunisienne, venue à Dakar dans le cadre du colloque international consacré au centenaire de Frantz Fanon, tenu en décembre 2025.
À cette occasion, Maha Ben Gadha a pris part à un panel au cours duquel elle a présenté un outil de financement d’urgence innovant, dénommé SAWAPS, un mécanisme rapide permettant de contourner les protocoles des institutions financières internationales. C’est en marge de ce colloque que nous l’avions interrogée.
Une révolution inachevée et une économie négligée
Pour Maha Ben Gadha, il est clair que ces révolutions n’ont pas atteint leurs objectifs, du moins dans le cas de la Tunisie. Elle estime que l’économie a été largement négligée par les dirigeants qui se sont succédé à la tête du pays après Ben Ali, de Moncef Marzouki à Kaïs Saïed, une situation qu’elle qualifie de décevante. Selon elle, la collaboration avec le Fonds monétaire international, qui ne s’attaque pas aux problèmes structurels réels des pays, a largement contribué à aggraver la crise tunisienne.
Forte de ce constat, Maha Ben Gadha déconseille formellement au Sénégal de contracter des prêts auprès du FMI et de coopérer pleinement avec l’institution de Bretton Woods, au regard de l’expérience douloureuse de son propre pays, qui s’est retrouvé à un moment donné dans une situation de forte tension économique et sociale, ayant conduit à de sérieux différends avec l’institution financière internationale