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Achille Mbembe invite à repenser l'État africain à partir du quotidien
Le philosophe camerounais, en dialogue avec deux politistes québécoises, a livré une réflexion inédite sur les concepts de souveraineté et de citoyenneté, plaidant pour une approche ancrée dans les réalités concrètes des sociétés
 
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  • https://www.youtube.com/watch?v=ViZBoAP57Co

Invité à Montréal par l'Université du Québec à Montréal (UQAM) et l'Université de Montréal (UdeM), Achille Mbembe a échangé le 18 mai avec Sadio Soukouna, professeure en science politique à l'UQAM et chercheuse au CRIDAQ, et Pascale Devette, professeure en science politique à l'UdeM et chercheuse au CÉRIUM. L'auteur de De la postcolonie et Politiques de l'inimitié, actuellement basé à Johannesburg où il réside depuis 25 ans, a profité d'un passage par Ottawa pour s'arrêter dans la métropole québécoise et livrer une réflexion approfondie sur les transformations politiques en Afrique.

Interrogé sur les notions d'État, de souveraineté et de citoyenneté dans le contexte africain contemporain, le philosophe camerounais a reconnu d'emblée une certaine difficulté à systématiser sa pensée. "Ce que j'observe et je partage ça avec vous, c'est pas du tout systématisé", a-t-il prévenu, avant de préciser que son travail actuel à la Fondation de l'innovation pour la démocratie l'éloigne de plus en plus de "l'académie dans son sens classique" et l'a transformé en un observateur attentif des réalités sociales.

Le quotidien comme lieu privilégié du politique

Pour Achille Mbembe, la grande révélation de ces dernières années réside dans ce qu'il appelle "le pouvoir du quotidien". "Mon travail aujourd'hui c'est d'écouter. J'écoute jour et nuit", a-t-il confié à l'auditoire montréalais. Cette posture d'écoute intensive, qu'il pratique depuis environ quatre ans, l'a conduit à reconsidérer en profondeur les catégories classiques de la science politique.

"Ces gros concepts, l'État, la souveraineté, la citoyenneté et cetera, ont du sens si on s'efforce de les repenser à partir du quotidien, c'est-à-dire des lieux de la vie quotidienne", a-t-il affirmé. Par quotidien, le penseur entend la "composition de la mise ensemble des moyens d'existence" : l'accès à la nourriture, à l'eau potable, à la santé, à l'éducation. Mais il ne s'agit pas uniquement de besoins matériels. Mbembe insiste également sur une "économie spirituelle" comprenant le besoin de se sentir en sécurité, d'être protégé, le besoin de dignité, de ne pas être humilié.

Cette approche par le quotidien lui a permis d'identifier trois dimensions essentielles pour comprendre le politique en Afrique. D'abord, l'existence de "capitaux communautaires" qui prennent forme dans ce que l'on appelle communément l'informel. "Il nous faut repenser l'informel parce que dans l'informel se trouve des gisements, des possibilités", a-t-il plaidé, évoquant les manières d'organiser une maisonnée, de tisser et réparer des liens sociaux. Ces capitaux communautaires représentent selon lui "le lieu justement où réside les ressources endogènes de toute possibilité de transformation".

Ensuite, Mbembe souligne l'importance cruciale de "la fabrication du symbolique". "Il y a une énorme demande de symbole aujourd'hui chez nous", a-t-il observé, déplorant qu'à l'inverse, "tout le discours que l'on entend porte sur les outils, sur l'argent, comment en faire davantage, sur la défense, sur les questions militaires, les parts de marché". Il constate un "gros vide" et une "absence de réponse quant à la grande demande symbolique", tout en notant que les populations tentent d'y répondre par elles-mêmes, que ce soit à Kinshasa, Lagos ou Dakar.

La relation contre l'essence

Au cœur de la réflexion de Mbembe se trouve une opposition fondamentale entre les cosmogonies africaines et les métaphysiques occidentales. "En Afrique, ce que j'observe c'est que c'est la relation qui vient avant tout. C'est la relation et le reste", a-t-il affirmé, établissant un contraste avec la tradition philosophique occidentale centrée sur l'être et l'essence. "Chez eux, c'est l'être et le reste. L'être et le temps [...] Chez nous, c'est vraiment différent."

Cette primauté de la relation sur l'identité implique selon lui une manière radicalement différente de concevoir les catégories politiques comme la citoyenneté. Il oppose ainsi la figure du "citoyen", qui présuppose toujours un étranger, à celle de l'"habitant", qu'il emprunte à la pensée de la libération en Afrique du Sud. Citant la Charte de la liberté, il rappelle que son tout premier article proclame que "l'Afrique du Sud appartient à tous ceux qui l'habitent". Cette "prééminence de l'habitant" désigne "le lieu de vie à partir duquel vous tissez des relations, vous soignez la communauté et on se souvient de vous une fois que vous êtes partis".

Le philosophe estime que toutes les catégories du langage politique et de la science politique — institution, État, citoyenneté, souveraineté — doivent être réinterrogées "à partir de ces lieux du quotidien, ces milieux de vie où ce qui se joue, c'est la relation". Cette démarche n'implique pas selon lui un rejet de l'héritage occidental. "On peut relire tout cela de façon nouvelle. Je dis pas qu'on laisse tomber tout ce dont on a hérité de la tradition occidentale. Mais la tradition occidentale à elle seule ne suffit plus à aider l'humanité à répondre aux grands défis planétaires qui aujourd'hui ne peuvent être abordés qu'ensemble, en commun."

Achille Mbembe conclut en situant cette réflexion théorique dans une période historique marquée par ce qu'il nomme un "colonialisme moléculaire", c'est-à-dire une "colonisation du vivant" qui "s'attaque aux ports même et aux flux de vie". Cette menace concerne non seulement les flux sanguins ou respiratoires, mais aussi "les flux de sens tel que traduit dans la langue qui est en train d'être automatisée", privée de "toute capacité de signification et de symbolisation". C'est précisément cette "menace à nos capacités de faire symbole, c'est-à-dire de tisser les liens" qui justifie selon lui l'urgence de repenser les fondements du politique en Afrique.

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