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Par Chérif Salif Sy
Afrique, du dilemme énergétique à la réinvention industrielle
EXCLUSIF SENEPLUS - Continuer à subventionner une consommation énergétique tournée vers les ménages est une impasse qui sacrifie l'avenir au profit d'un présent précaire. L’énergie n’est pas la solution, elle est la condition sine qua non de la solution
 
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L’Afrique produit 19 % des combustibles fossiles de la planète et n’en consomme que 3,2 %. Cette asymétrie n’est pas une malchance géologique : c’est l’architecture d’une économie coloniale qui a survécu aux indépendances, fondée sur l’extraction pour autrui plutôt que sur la transformation pour soi. Le continent aborde aujourd’hui le tournant énergétique mondial avec ce même handicap originel : une consommation domestique tournée vers la subsistance, une industrie qui capte à peine 14 % de l’énergie finale, et des États qui subventionnent une demande improductive au lieu de financer une offre industrielle. Ce modèle a un nom : l’économie de rente coloniale, reconduite à l’identique sous d’autres formes. Tant qu’il ne sera pas nommé pour ce qu’il est, il ne sera pas combattu pour ce qu’il coûte.

Au cœur des débats sur l'avenir économique de l'Afrique se niche un paradoxe énergétique lourd de conséquences. Alors qu'au niveau mondial, le secteur productif représente 30 % de la consommation finale d'énergie (une part qui grimpe à plus de 50 % et plus dans les économies en pleine industrialisation), en Afrique, cette même part peine à atteindre 14 %. L'essentiel de l'énergie y est absorbé par les besoins des ménages. Cette divergence structurelle n'est pas anecdotique ; elle est le symptôme d'un choix stratégique fondamental qui oppose le soulagement social à court terme et la construction d'une prospérité durable.

Dans ce même contexte, plusieurs pays africains, y compris des producteurs de pétrole, subventionnent massivement le carburant. L’intention sociale est connue. Ce qui l’est moins, c’est que la pression pour supprimer ces aides n’est pas née d’une lucidité endogène sur leur inefficacité : elle a été formulée, en premier lieu, par les banques multilatérales de développement, qui y voyaient un obstacle à l’entrée des investisseurs privés dans les énergies renouvelables. Le cas marocain l’illustre crûment : deux gouvernements successifs ont tenté de couper les subventions au gaz butane sous l’impulsion directe de ce type de conditionnalité. Autrement dit, la critique des subventions généralisées, qui est fondée économiquement, sert parfois un agenda qui n’a rien de social. Ce déplacement de perspective est décisif : pour être crédible, la réforme ne peut être vécue comme une injonction extérieure au profit du capital privé étranger, mais doit être portée comme un choix souverain de réallocation vers l’investissement productif national. Ce n’est pas la même politique, même si les lignes budgétaires se ressemblent.

1. Le dilemme énergétique africain : une consommation à contre-courant

Pour saisir l'ampleur du défi, il faut d'abord dresser un constat lucide de la situation énergétique du continent.

  • Une consommation dominée par les ménages : contrairement aux pays industrialisés ou émergents, la structure de la consommation énergétique en Afrique est inversée. En 2021, les ménages représentaient 53 % de la consommation finale totale, loin devant les transports (20 %) et surtout, l'industrie (seulement 14 %). Cette consommation domestique repose encore massivement sur la biomasse traditionnelle (bois, charbon de bois), soulignant un faible niveau d'accès à l'énergie moderne et un développement industriel embryonnaire.
  • Le fardeau des subventions aux carburants : La politique de subvention est un calmant coûteux. Le Nigeria, premier producteur de pétrole du continent, a dépensé pendant des années des milliards de dollars pour maintenir des prix bas à la pompe, creusant sa dette et privant d'autres secteurs d'investissements vitaux. Ce n'est pas un cas isolé. De l'Égypte au Sénégal, de nombreux États ont maintenu ce système à bout de bras.

Le caractère irréaliste de cette politique est aujourd'hui une évidence :

  • Insoutenabilité budgétaire : face à la pression des institutions financières et à l'envolée des coûts, maintenir ces aides devient impossible. La suppression, même si elle est douloureuse, est souvent inévitable, comme l'a montré la décision radicale du Nigeria en 2023 ;
  • Inefficacité et injustice sociale : c'est ici que réside le vice fondamental des subventions généralisées. En abaissant le prix (à la pompe) pour tous, elles sont par nature régressives. Les ménages les plus aisés, les hauts fonctionnaires, les expatriés des institutions internationales, qui possèdent les plus grosses voitures et les utilisent le plus, captent mécaniquement la plus grande part de l'aide publique. Un cadre supérieur avec une Mercedes, bénéficie bien plus de la subvention qu'un artisan en moto ou qu'une famille pauvre utilisant les transports en commun. L'argent de l'État, au lieu de cibler les plus vulnérables, finance de manière disproportionnée le train de vie des plus riches ;
  • Coût d'opportunité et distorsion économique : chaque dollar dépensé pour subventionner la consommation de ceux qui n'en ont pas besoin est un dollar qui n'est pas investi dans une école, un hôpital, ou une centrale électrique pour une usine. De plus, un prix artificiellement bas n'incite pas à la sobriété : il encourage le gaspillage, l'achat de véhicules énergivores et freine l'innovation vers des solutions plus durables.

C'est pour ces raisons que les économistes plaident pour le remplacement de ces subventions sur le produit par des transferts monétaires ciblés sur les personnes. Des pays comme l'Égypte ont montré la voie : une suppression progressive des subventions, couplée à des aides directes aux ménages les plus vulnérables, permet de libérer des ressources budgétaires massives tout en protégeant socialement les plus fragiles.

2. Potentiel inexploité et faiblesse structurelle

Le paradoxe le plus tragique de l'Afrique réside dans le fossé abyssal entre son potentiel énergétique théorique et l'énergie réellement distribuée. Alors que le continent est un géant doté des plus vastes ressources solaires au monde, d'un potentiel hydroélectrique immense et de réserves significatives en gaz, il demeure un nain en matière de consommation et de distribution. Des centaines de millions de personnes n'ont toujours pas accès à l'électricité, et celles qui y ont accès subissent un service peu fiable et coûteux. Cette faiblesse n'est pas un manque de ressources dans le sol ou dans le ciel, mais un déficit criant d'infrastructures : un manque de centrales pour convertir le potentiel en courant, de réseaux de transport pour l'acheminer, et de réseaux de distribution pour le livrer à l'industrie et aux ménages. En conséquence, le potentiel immense de l'Afrique reste largement "échoué", incapable d'alimenter son développement et constituant le principal goulot d'étranglement à sa prospérité.

Cette carence en énergie distribuée se reflète directement dans l'intensité énergétique du continent. À première vue, l'Afrique affiche une intensité énergétique globale faible, ce qui pourrait faussement suggérer une forme d'efficacité. Cependant, cette faible intensité n'est pas le fruit d'une économie technologiquement avancée, mais le symptôme de sa plus grande faiblesse : un très faible niveau d'industrialisation. Le chiffre ne masque donc pas une vertu, mais un vide, révélant une économie qui ne consomme pas assez d'énergie pour transformer ses ressources et créer de la valeur ajoutée. Pour surmonter cette faiblesse, la solution ne réside pas seulement dans la construction d'infrastructures, mais d'abord et avant tout dans l'investissement humain. Il est impératif de miser sur la formation et la qualification de la main-d'œuvre, car ce sont ces compétences qui augmentent la productivité, permettent l'adoption de technologies modernes et assurent qu'une future industrialisation soit véritablement efficace et créatrice de richesse durable. Sans ce capital humain, toute nouvelle capacité énergétique risque de rester sous-utilisée.

3. S'inspirer sans copier : les leçons des modèles d'industrialisation

Pour comprendre la puissance d'une stratégie industrielle, le regard se tourne souvent vers l'Asie. Le « miracle » de la Corée du Sud et l'ascension fulgurante de la Chine offrent des leçons précieuses, non pas à copier-coller, mais à méditer.

Le modèle sud-coréen fut celui d'un « État-développeur » stratège. Dans les années 1960 et 1970, le gouvernement a agi comme un quartier-général économique, identifiant des secteurs prioritaires (construction navale, électronique) et soutenant des champions nationaux (les « chaebols » comme Samsung ou Hyundai). Ce soutien n'était pas un chèque en blanc. En échange d'un accès privilégié au crédit et d'une protection de leur marché, ces entreprises avaient une obligation quasi-militaire : conquérir les marchés mondiaux. Cette « discipline de l’exportation » les a forcées à devenir ultra-compétitives. Parallèlement, le pays, dépourvu de ressources naturelles, a tout misé sur son capital humain avec un investissement massif dans l'éducation scientifique et technique.

Le modèle chinois, quant à lui, est celui d'un « socialisme de marché » à une échelle inégalée. L'État y est non seulement stratège, mais aussi actionnaire et contrôleur absolu des secteurs clés via ses entreprises publiques. La Chine a utilisé son immense marché comme un aimant pour attirer les investissements directs étrangers, imposant souvent des co-entreprises pour faciliter des transferts massifs de technologie. Aujourd'hui, sa stratégie de « double circulation » s’appuie à la fois sur la puissance de son marché intérieur et sur sa domination des exportations mondiales.

La leçon pour l'Afrique n'est pas de choisir entre ces deux voies, mais de retenir leurs principes fondamentaux : une vision étatique à long terme, un partenariat exigeant avec le secteur privé, un accent obsessionnel sur la montée en compétences et une stratégie claire pour s'insérer dans l'économie mondiale. L'Union africaine, avec des initiatives comme la Zone de libre-échange continentale (ZLECAf), le Plan d'action pour le développement industriel (AIDA) et la Vision minière africaine (AMV), tente de créer un cadre propice à l'émergence de telles stratégies en promouvant un marché unique, une politique industrielle coordonnée et une transformation locale des matières premières.

4. L'hydrogène vert : levier d'avenir ou mirage technologique ?

Au milieu de cette quête d'un nouveau paradigme, une opportunité historique se dessine : les énergies renouvelables. Parmi elles, l'hydrogène vert suscite un intérêt particulier.

Qu'est-ce que l'hydrogène vert ?

Pour les non-initiés, il faut imaginer l'hydrogène comme une « bouteille » d’énergie propre. C'est un gaz qui, lorsqu'on l'utilise, ne libère que de la vapeur d'eau, sans aucun CO₂. La couleur « verte » ne désigne pas le gaz lui-même, mais sa méthode de fabrication. On l'obtient en « cassant » des molécules d'eau (H₂O) avec un courant électrique, un processus appelé électrolyse. Pour que l'hydrogène soit « vert », l'électricité utilisée pour cette opération doit provenir exclusivement de sources renouvelables, comme des panneaux solaires ou des éoliennes.

Ainsi, l'hydrogène vert est un carburant propre à la fois dans sa fabrication (grâce aux énergies renouvelables) et dans son utilisation (ne rejetant que de l'eau). Il est vu comme un « couteau suisse » capable de stocker l'électricité, d'alimenter les transports lourds (camions, bateaux) et de décarboner les industries les plus polluantes (acier, engrais).

Le potentiel de cette technologie pour l'Afrique, qui dispose de 60 % des meilleures ressources solaires mondiales, est vertigineux. Il ne s'agit pas seulement de produire de l'énergie propre, mais de construire une chaîne de valeur complète sur le continent :

  • Transformer localement les matières premières : une énergie abondante et bon marché est la condition sine qua non pour transformer la bauxite en aluminium, le minerai de fer en acier « vert », ou le phosphate en engrais, directement en Afrique ;
  • Créer une industrie manufacturière : l'Afrique pourrait passer du statut d'importateur à celui de fabricant de composants renouvelables (panneaux solaires, électrolyseurs, batteries) ;
  • Devenir un exportateur de produits à haute valeur ajoutée : des pays comme la Namibie, la Mauritanie ou le Maroc se positionnent déjà pour produire et exporter non seulement de l'hydrogène, mais aussi ses dérivés comme l'ammoniac vert, essentiel pour les engrais et le transport maritime de demain.

Cependant, le chemin est semé d'embûches. Trois défis essentiels exigent une lucidité sans compromis :

  • Le coût : L'hydrogène vert n'est pas encore compétitif. Le coût des électrolyseurs, le prix du capital en Afrique (souvent plus élevé) et la nécessité de construire de nouvelles infrastructures (ports, pipelines) rendent les projets extrêmement chers et dépendants de subventions ou de garanties solides ;
  • La technologie : La maîtrise technologique reste largement en Europe et en Chine. L'Afrique doit éviter le piège de devenir un simple site de production, dépendant de technologies étrangères pour la construction et la maintenance. Le développement de compétences locales est un enjeu de souveraineté ;
  • L'eau : la production d'hydrogène consomme de l'eau (environ 10 litres d'eau pure par kg d'hydrogène). Dans des régions souvent arides, la seule solution viable est le dessalement d'eau de mer. Or, ces usines sont coûteuses, énergivores (ajoutant au coût global) et posent la question de l'impact environnemental du rejet de saumure, qui doit être géré durablement.

Conclusion : l'urgence d'un choix stratégique

L'Afrique est à la croisée des chemins. Continuer à subventionner une consommation énergétique tournée vers les ménages est une impasse qui sacrifie l'avenir au profit d'un présent précaire. Le véritable enjeu est de réorienter courageusement les politiques publiques et les ressources financières vers la construction d'un appareil productif robuste, alimenté par une énergie compétitive et durable, sans jamais laisser de côté la population vulnérable.

Cela exige de comprendre que les prévisions linéaires (celles des organisations internationales qui projettent un avenir semblable à un présent actualisé) ont systématiquement manqué les ruptures africaines, dans un sens comme dans l’autre. Le potentiel du continent n’a pas attendu les rapports pour exister ; ce sont les modèles qui ont trop souvent échoué à le lire. L’Afrique n’a donc pas besoin de convaincre le monde de son potentiel : elle a besoin de construire les conditions de sa propre transformation. Un continent qui extrait sans transformer demeure, quelles que soient ses richesses souterraines, une économie de rente déguisée en miracle à venir. L’énergie n’est pas la solution, elle est la condition sine qua non de la solution.

Pour aller plus loin : bibliographie indicative

  • Agence internationale de l'énergie (AIE). (2022). Africa Energy Outlook 2022* & Rapports annuels sur le marché de l'énergie.
  • Fonds monétaire international (FMI). (2023). Fossil Fuel Subsidies in Sub-Saharan Africa: A Guide to Reform.
  • Union africaine. (2015). Agenda 2063: The Africa We Want.
  • Commission économique pour l'Afrique des Nations unies (CEA). Rapports annuels sur le développement économique en Afrique.
  • Studwell, Joe. (2013). How Asia Works: Success and Failure in the World's Most Dynamic Region.
  • Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA). (2022). Global Hydrogen Trade to Meet the 1.5°C Climate Goal: A Guide to Green Hydrogen.
  • Banque africaine de développement (BAD). Publications et rapports sur le « New Deal » pour l'énergie en Afrique.

    Chérif Salif Sy est économiste-politiste.

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