(SenePlus) - Deux ans après leur arrivée conjointe au pouvoir, Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko ont vu leur tandem se fissurer jusqu'à la rupture ouverte. C'est le constat dressé par le premier numéro de « Sans Filtre », nouvelle émission de Jeune Afrique, présentée par Fatoumata Diallo. Le débat réunissait trois invités : le sociologue et essayiste Elgas, producteur de « Afrique, mémoire du continent » sur RFI, l'analyste géopolitique Bara Ndiaye, et Thaïs Brouck, rédacteur en chef économie du magazine.
Les trois intervenants s'accordent sur un point : la séquence qui s'ouvre en mars 2024, portée par le slogan fusionnel « Diomaye, c'est Sonko », s'est progressivement muée en cohabitation tendue, jusqu'au limogeage de Sonko de la Primature en mai 2026 et à la formation d'un gouvernement sans Pastef. Pour Bara Ndiaye, cette bascule relève d'abord d'une loi intemporelle du pouvoir, qui ne se partage pas, renforcée par une divergence de méthode entre les deux hommes. Il y a, d'un côté la rupture radicale prônée par Sonko et de l'autre la ligne plus souple de souverainisme sous conditions défendue par Diomaye.
Le dossier de la dette dissimulée sous le régime de Macky Sall, chiffrée dans l'émission à environ 13 milliards de dollars sur une dette totale représentant 132 % du PIB, est présenté comme un accélérateur des tensions plutôt que leur origine. Elgas y voit surtout la traduction d'un ancrage doctrinal du Pastef, nourri de pensée souverainiste et de références à l'économiste Samir Amin, qui rendait politiquement coûteux pour Sonko tout rapprochement avec le FMI. Thaïs Brouck rappelle de son côté que la dépense publique, qui représentait environ 70 % du PIB sous l'ère Macky Sall, s'est brutalement contractée après l'audit commandé par le nouveau pouvoir, plongeant le secteur du BTP à l'arrêt et ramenant les perspectives de croissance 2026 à environ 2,5 %, contre 6,7 % en 2025.
Interrogé sur une éventuelle complicité du Fonds monétaire international dans la dissimulation, Bara Ndiaye établit un parallèle avec l'affaire Kerviel à la Société Générale, estimant qu'une institution dotée de tels dispositifs de contrôle ne pouvait ignorer totalement la situation. Il préfère à l'expression « dette cachée » celle de « dette non déclarée », renvoyant à un écart comptable révélé par les audits du cabinet Forvis Mazars et de la Cour des comptes sénégalaise, sans qu'un consensus n'existe à ce jour sur son ampleur exacte ni sur l'usage des fonds concernés.
La nomination d'Ahmadou Al Aminou Lô, ancien cadre de la BCEAO, à la Primature est lue par les trois débatteurs comme un signal d'ouverture vers un programme FMI, susceptible de crédibiliser la dette sénégalaise auprès des autres bailleurs, qu'il s'agisse de la Chine, des pays du Golfe ou de l'Agence française de développement. Mais le terme de restructuration reste clivant au sein du Pastef, où il pourrait être perçu comme un reniement des promesses de rupture.
Elgas se montre le plus sceptique quant à une réconciliation rapide entre les deux hommes, évoquant une violence politique désormais installée depuis le divorce, tandis que Bara Ndiaye mise davantage sur l'intérêt général et l'intelligence des deux protagonistes pour dépasser les egos. Les trois intervenants convergent néanmoins vers un même horizon. Celui de la présidentielle de 2029, où la capacité de Diomaye Faye à sortir le pays de la crise pourrait déterminer son rapport de force face à un Sonko désormais installé à la présidence de l'Assemblée nationale.