Le « Jub, Jubal, Jubbanti » porté par les nouvelles autorités avait fait naître l’espoir d’une rupture dans la gouvernance publique : gouverner avec intégrité, redresser ce qui doit l’être et rompre avec les pratiques qui, pendant trop longtemps, ont fait primer les intérêts particuliers et les logiques partisanes sur l’intérêt général.
Au début du mandat du président Bassirou Diomaye Faye, le rappel d’un certain nombre de personnels affectés sous le régime précédent dans les représentations diplomatiques et consulaires a ainsi pu être perçu comme le signal d’une volonté de remettre de l’ordre dans la gestion des affectations et de redonner toute sa place au personnel de carrière. Deux ans plus tard, force est de constater que la rupture annoncée peine à se traduire dans les faits.
Ainsi, les prémices d’un retour aux vieilles pratiques clientélistes se sont manifestées avec la nomination, dans plusieurs représentations consulaires, de vice-consuls issus de la mouvance politique plutôt que du cadre des Affaires étrangères. Ces choix, au-delà de ce qu’ils révèlent d’une logique de politisation des affectations, n’ont pas été sans conséquences pour certains agents de carrière, dont la stabilité professionnelle et personnelle a été bouleversée par des mutations parfois décidées sans préavis suffisant.
L’année dernière déjà, seuls deux chanceliers issus du concours professionnel sur sept avaient été affectés. Cette année, la situation semble avoir empiré avec les nouvelles affectations des agents du cadre. En effet, sur les 11 conseillers des Affaires étrangères issus du concours direct, seuls quatre auraient été affectés. Tandis que, sur les 20 chanceliers des Affaires étrangères recrutés par la même voie, les affectés seraient au nombre de trois.
Voir cette même logique se reproduire sur deux années successives laisse craindre la consolidation d’une culture au sein du ministère, où l’affectation des agents de la carrière devient l’exception plutôt que la règle, au détriment de la compétence, du mérite et, surtout, de la qualité du service rendu aux Sénégalais.
Cette situation est d’autant plus difficile à comprendre que les conseillers et chanceliers des Affaires étrangères issus du concours direct et professionnel ont été recrutés à l’issue d’une sélection exigeante et formés pendant deux années à l’École nationale d’administration. Ils ont été préparés précisément à servir l’État, à maîtriser les procédures administratives et consulaires et à répondre avec professionnalisme aux besoins des usagers.
Or, ce choix n’est pas sans conséquences. Les difficultés régulièrement dénoncées par les Sénégalais de la diaspora dans leurs rapports avec certaines représentations diplomatiques et consulaires (lenteurs dans le traitement des dossiers, difficultés d’accès à l’information, problèmes dans la délivrance de documents administratifs et consulaires, qualité insuffisante de l’accueil et de l’accompagnement) interrogent directement la politique de gestion et d’affectation des ressources humaines.
Un consulat ou une ambassade est un service public. Pour un Sénégalais vivant à des milliers de kilomètres de son pays, la représentation diplomatique ou consulaire est souvent le principal, voire le seul visage de l’État auquel il peut directement s’adresser. Il est donc en droit d’y trouver des agents compétents, formés, disponibles et pleinement au fait des procédures nécessaires à la prise en charge de ses démarches.
La véritable question est alors simple : dans l’intérêt de qui les affectations sont-elles décidées ?
Si l’objectif premier est de servir efficacement les Sénégalais, notamment ceux de la diaspora, alors la compétence, la formation, l’expérience et les besoins du service doivent redevenir les critères prioritaires d’affectation. Il est inconcevable d’investir pendant deux années dans la formation d’agents destinés à la carrière diplomatique et consulaire, puis les maintenir en attente pendant que des postes sont pourvus selon des logiques d’affinité ou de proximité politique.
Il ne s’agit pas ici de dénoncer cette situation pour défendre les intérêts professionnels des conseillers et des chanceliers des Affaires étrangères. Il est surtout question de rappeler la nécessité d’avoir une administration qui place la compétence au service de ses citoyens, respecte le mérite et garantit à chaque Sénégalais, où qu’il se trouve dans le monde, un service public digne, efficace et accessible.
Le ministère des Affaires étrangères est connu pour être un lieu de silence et de résilience, au point de s’arroger le fameux surnom de « Grande muette ». Les nombreux manquements constatés, jusque dans le fonctionnement quotidien des services, n’ont jamais empêché les agents de tenir, de s’adapter et de veiller, autant que possible, à ce que le travail soit fait et bien fait. Mais la gestion par approximations successives a des limites. Servir les Sénégalais, c’est aussi avoir le courage de tirer la sonnette d’alarme lorsque les dysfonctionnements deviennent insoutenables, de les nommer et d’exiger les conditions nécessaires pour accomplir convenablement les missions de service public qui nous sont confiées.
Nos compatriotes de la diaspora méritent mieux qu’une diplomatie où la partisannerie et l’amateurisme priment sur la compétence et l’efficacité. Ils méritent des représentations diplomatiques et consulaires dotées en priorité de professionnels formés pour les servir.
C’est tout le sens de cette sortie : briser le silence autour de pratiques trop longtemps tues pour redresser et rendre à un ministère de cette importance, la dignité, l’exigence et le respect qu’imposent ses missions.