(SenePlus) - Un navire suspect immobilisé quatre jours durant dans la chaleur des docks de Dakar, des chiens renifleurs passant au crible chaque conteneur. Selon un reportage publié ce lundi 20 juillet par Le Monde sous la plume de Laureline Savoye, cette scène, survenue fin mars après l'appareillage du bâtiment depuis la Gambie, est devenue une routine pour la brigade d'élite de l'Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants (OCRTIS). Car l'Afrique de l'Ouest n'est plus un simple point de passage secondaire dans la géographie mondiale de la cocaïne, elle en est devenue un pivot logistique.
Selon les projections d'un rapport de l'Initiative mondiale contre la criminalité transnationale organisée (GI-TOC) cité par Le Monde, plus d'un tiers de la cocaïne consommée en Europe transite déjà par les ports ouest-africains, une proportion appelée à atteindre la moitié d'ici 2030. La marchandise emprunte la « Highway 10 », itinéraire maritime longeant le 10ᵉ parallèle nord, dissimulée dans des conteneurs aux papiers en règle grâce à la technique du « rip-on, rip-off », ou acheminée par bateaux de pêche, voiliers, voire semi-submersibles.
Pour Florian Manet, ancien colonel de gendarmerie cité dans l'enquête, ce détour par l'Afrique fonctionne comme un véritable leurre aux yeux des douanes européennes, un chargement en provenance du Sénégal éveillant moins les soupçons qu'un envoi direct d'Amérique latine. Mais depuis 2019, la région a changé de statut : elle constitue désormais, selon un analyste du GI-TOC interrogé par le quotidien français, une plateforme à part entière de redistribution vers le continent européen.
Dakar, carrefour logistique et laboratoire régional
Le port de Dakar concentre cette dynamique, offrant des liaisons directes vers plusieurs ports européens ainsi que des routes terrestres vers la Guinée-Bissau, la Guinée, la Sierra Leone ou le Mali. Les chiffres illustrent l'ampleur du phénomène : les saisies annuelles cumulées en Afrique de l'Ouest, qui plafonnaient à 3 ou 5 tonnes jusqu'en 2018, ont dépassé les 30 tonnes en 2025. Une saisie de près de 970 kilos dissimulés dans une cargaison de fruits, réalisée en juin à Ida Mouride, confirme le déplacement du trafic vers des routes terrestres moins surveillées.
Les méthodes des trafiquants gagnent également en sophistication technique. Le commissaire Adama Wélé, à la tête de la brigade régionale des stupéfiants de Dakar, décrit un procédé consistant à dissoudre la cocaïne dans du carburant avant de la reconstituer chimiquement une fois le contrôle passé. Ce savoir-faire accompagne l'émergence du Sénégal comme pays de transformation de la drogue, deux laboratoires clandestins ayant été démantelés à Ngaparou en 2021 puis à Popenguine en 2024, selon un responsable de l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime cité par Le Monde.
Le reportage détaille également l'arrivée, depuis le début des années 2010, de nouveaux acteurs criminels. Des cellules de la 'Ndrangheta calabraise et des réseaux albanophones, qui chercheraient à contrôler l'intégralité de la chaîne, de l'approvisionnement jusqu'à la redistribution. Ces organisations s'appuieraient sur des relais sénégalais chargés du soutien logistique et du renseignement sur les forces de l'ordre, un système que la corruption de certaines autorités locales faciliterait, selon un analyste du GI-TOC.
Un marché local en expansion, entre crack et drogues de synthèse
Une partie de la cocaïne ne repart plus vers l'Europe et alimente un marché intérieur croissant, transformée en crack. Le reportage suit ainsi Mustapha, consommateur régulier à Pikine, qui peut recevoir sa livraison en moins de trente minutes sur une place publique. D'après un psychiatre du Centre hospitalier national universitaire de Fann, cette substance aurait largement supplanté l'héroïne, autrefois plus répandue, en raison de son caractère plus addictif. Une socio-anthropologue de la santé relève par ailleurs une part croissante de femmes parmi les usagers de crack dans certains quartiers populaires et villes côtières.
Le cannabis demeure néanmoins la drogue la plus consommée dans le pays, avec plus de 4 000 kilos saisis en 2025, une réalité illustrée par une saisie de 254 kilos de chanvre indien interceptée fin mars à Thiaroye-sur-Mer, en provenance de Casamance.
Mais c'est l'essor des drogues de synthèse qui inquiète le plus les autorités. Le « kush », apparu en Sierra Leone en 2016 et contenant des opioïdes surpuissants appelés nitazènes, a vu ses saisies passer de quelques grammes en 2024 à près de 20 kilos en 2025. Un responsable de l'OCRTIS évoque même une production locale, à partir d'herbe importée de Chine puis mélangée à des substances chimiques sur place — une drogue qui aurait déjà causé des milliers de morts en Sierra Leone. L'ecstasy, surnommée localement le « volet », complète ce paysage, une filière remontant jusqu'aux Pays-Bas ayant été identifiée après la saisie de plus de 400 000 pilules à l'aéroport de Banjul, en Gambie, fin 2025.