Vingt ans après l'arrêté qui a fermé les frontières aux importations de volaille, le Sénégal produit aujourd'hui huit fois plus de poulets industriels qu'en 2005. Mais derrière ce succès, cinq verrous menacent la pérennité d'une filière devenue stratégique pour la sécurité alimentaire du pays.
C'est l'une des réussites les plus discrètes de l'agriculture sénégalaise. Pendant que les débats publics se concentrent sur le riz ou l'arachide, la volaille a, elle, accompli sa révolution presque sans bruit. Depuis l'arrêté du 24 octobre 2005, qui a interdit l'entrée des produits avicoles étrangers pour des raisons à la fois sanitaires et de souveraineté alimentaire, la production industrielle a été multipliée par huit. Le pays compte désormais plus de 53 millions de poulets de chair produits chaque année et a franchi le cap symbolique du milliard d'œufs, pour un chiffre d'affaires avoisinant les 55 milliards de FCFA. Le moteur de cette croissance ? Un secteur privé national qui a investi, structuré des couvoirs, monté des provenderies et bâti des élevages intégrés à l'abri de la concurrence des cuisses de poulet congelées venues d'Europe ou du Brésil. Vingt ans plus tard, l'aviculture est devenue un pilier de l'approvisionnement en protéines des villes comme des campagnes, et une source d'emplois pour des dizaines de milliers de Sénégalais. Mais ce bel édifice repose sur des bases plus fragiles qu'il n'y paraît.
LE TALON D'ACHILLE : DES POUSSINS QUI VIENNENT D'AILLEURS
Le premier paradoxe est de taille. Si le Sénégal produit ses poulets, il ne maîtrise pas leur point de départ : l'œuf à couver. Le pays ne dispose pratiquement pas d'élevages de reproducteurs capables de fournir localement la matière première des couvoirs. Résultat, près des trois quarts des besoins en œufs à couver sont comblés par l'importation, principalement depuis le Maroc et le Brésil, qui se partagent plus de 85 % des volumes. La facture est lourde : en 2021, les importations d'œufs à couver et d'ovoproduits ont coûté quelque 15,7 milliards de FCFA en devises, en hausse de plus de 40 % par rapport à 2018. Et la dépendance est aussi un facteur de vulnérabilité. Lors de la pandémie de Covid-19, en 2020, l'interruption brutale des approvisionnements avait entraîné la destruction d'un demi-million de poussins et la paralysie partielle de la chaîne. « C'est un maillon quasi absent de notre filière », résument les experts, qui plaident pour un programme national d'élevage de souches parentales afin de ramener la dépendance de 74 % à moins de 10 % en cinq ans.
L'ALIMENT, CE GOUFFRE FINANCIER
Deuxième verrou : nourrir tous ces oiseaux coûte cher, très cher. L'alimentation représente à elle seule entre 65 et 75 % du coût de production d'un poulet de chair. Or le maïs, le soja et le son de blé qui composent les rations sont importés à hauteur de 70 à 80 %. Le consommateur sénégalais l'a senti dans son portemonnaie. Entre 2019 et 2023, sous l'effet conjugué de la pandémie puis de la guerre en Ukraine, le prix du maïs a doublé, le sac d'aliment volaille de 50 kg est passé de 15 000 à plus de 22 000 FCFA, et le poulet de chair a grimpé de 2 500 à plus de 6 300 FCFA la pièce. L'œuf, lui, est passé d'une soixantaine de FCFA à plus de cent. Les solutions existent pourtant sur le sol national : sorgho et mil local en remplacement partiel du maïs, tourteau d'arachide à haute valeur nutritive, farine de poisson artisanale. Encore faut-il organiser des filières céréalières dans les bassins de Tambacounda, Kolda et Casamance, par des contrats liant cultivateurs et provendiers industriels.
APRES L'ELEVAGE, LE VIDE
Troisième fragilité, et non des moindres : l'aval. Le Sénégal ne compte que cinq abattoirs de volailles agréés, tous concentrés à Dakar et à Thiès. Au-delà de ces deux régions, c'est le règne de l'abattage artisanal, à même le sol et sans chaîne du froid, avec à la clé des pertes sanitaires estimées entre 5 et 8 % et un risque réel de zoonoses. Les unités de découpe et de conditionnement sont quasi inexistantes hors des grandes surfaces de la capitale, privant les éleveurs de la valeur ajoutée des morceaux nobles. Là encore, le diagnostic ouvre des pistes d'entreprise : mini-abattoirs semi-industriels accessibles dès 30 millions de FCFA, chambres froides solaires mutualisées, dibiteries modernes — un créneau, note la filière, encore largement dominé par des opérateurs non sénégalais.
L'AVICULTURE FAMILIALE, OUBLIEE DU DECOLLAGE
Pendant que l'industrie prospérait, l'aviculture familiale, présente dans plus de neuf ménages ruraux sur dix, est restée à la traîne. Ses races locales pondent entre 10 et 60 œufs par an, contre près de 300 pour les pondeuses commerciales. La mortalité y oscille entre 20 et 40 %, et la couverture vaccinale contre la maladie de Newcastle — qui peut décimer un poulailler entier — dépasse rarement les 20 %. Le détail qui en dit long sur le problème : les vaccins sont conditionnés en flacons de 100 à 1 000 doses, taillés pour les fermes industrielles. Un éleveur qui possède une vingtaine de poules ne peut en utiliser qu'une fraction, le reste partant à la poubelle. Beaucoup renoncent donc tout simplement à vacciner. D'où l'appel à produire des conditionnements de 5, 10 ou 25 doses, adaptés aux petits effectifs. Cette filière n'est pourtant pas anecdotique : elle constitue un filet de sécurité alimentaire et représente entre 15 et 25 % du revenu monétaire des femmes rurales. Son redressement passe par l'amélioration génétique — via des coqs raceurs distribués aux groupements féminins — des poulaillers à faible coût et une vaccination communautaire.
LA GRIPPE AVIAIRE EN EMBUSCADE
Reste l'épée de Damoclès sanitaire. Situé sur les voies migratoires de l'Atlantique Est, le Sénégal voit transiter chaque hiver des millions d'oiseaux aquatiques vers ses zones humides du nord. En 2022, le parc du Djoudj a connu un épisode meurtrier de grippe aviaire H5N1, et plusieurs foyers avicoles ont dû être maîtrisés par abattage. Avec Newcastle, Gumboro et la maladie de Marek, le risque épizootique reste permanent et impose un renforcement de la biosécurité et de la surveillance.
UNE PROTECTION SOUS PRESSION
Au cœur de toute cette architecture, l'arrêté de 2005 demeure la pierre angulaire. Mais il est aujourd'hui menacé sur deux fronts. D'un côté, des flux informels de découpes congelées s'infiltrent par la Gambie et la Mauritanie, échappant aux contrôles sanitaires et faussant la concurrence. De l'autre, les négociations commerciales avec l'Union européenne, les États-Unis et le Brésil font peser une pression diplomatique constante pour rouvrir le marché. Pour les acteurs de la filière, l'enjeu est clair : remettre en cause cette protection reviendrait à détruire en quelques années les investissements de deux décennies. Le mot d'ordre est donc à la vigilance — aux frontières comme dans les salles de négociation — et au renforcement des postes de contrôle de Karang, Ziguinchor, Keur Ayip, Rosso et Diaobé. L'aviculture sénégalaise a prouvé qu'une politique volontariste pouvait transformer une dépendance en filière nationale. Il lui reste désormais à sécuriser ses intrants, à bâtir son aval et à réconcilier ses deux visages — l'industriel et le familial — pour que le succès ne reste pas suspendu à un fil.