C’est un fait social total qui mobilise simultanément des dimensions religieuses, juridiques, culturelles, économiques, symboliques
À la suite du dossier sur l’avortement et la vie carcérale parue dans l’édition d’hier, lundi 27 avril 2026, de Sud Quotidien, le sociologue, Dr Pascal Oudiane, enseignant-chercheur à l’université Gaston Berger (UGB) de Saint Louis analyse le phénomène qu’il décrit comme « un fait social total », soulignant que « la jeunesse féminine subie une très forte pression sociale autour de la sexualité féminine ». Il estime que l’avortement chez les jeunes sénégalaises est soutenu par des tensions entre normes, structures sociales et trajectoires féminines.
L ’avortement au Sénégal ne peut être réduit à un simple acte médical ou juridique. Selon le sociologue, enseignant-chercheur à l’université Gaston Berger (UGB) de Saint Louis, Dr Pascal Oudiane, « c’est un fait social total qui mobilise simultanément des dimensions religieuses, juridiques, culturelles, économiques, symboliques ». Il renseigne que l’avortement révèle aussi des tensions profondes entre les normes collectives, les expériences individuelles et les transformations sociales contemporaines. « Autrement dit, ces dites tensions confrontent les normes religieuses, le cadre juridique, les réalités sociales et les enjeux de santé publique. Il y a un équilibre à trouver, même si c’est difficile » a-t-il fait savoir.
Et de faire comprendre que le défi reste de trouver des réponses adaptées, respectueuses des valeurs sociales, tout en protégeant la santé et la dignité des femmes. Dans des villes comme Dakar, mais aussi dans les zones rurales, les jeunes filles sont particulièrement exposées aux grossesses non désirées. La jeunesse féminine subie une forte pression sociale et une hantise de la grossesse non désirée. Selon le Docteur Pascal Oudiane, « nous devons interroger l’impact du manque d’éducation sexuelle, de l’accès limité à la contraception et de la forte pression sociale autour de la sexualité féminine ».
En matière d’avortement, le sociologue a estimé que le cadre juridique sénégalais est l’un des plus restrictifs. Le Code pénal interdit l’interruption volontaire de grossesse, sauf lorsque la vie de la mère est en danger. Même dans des cas de viol ou d’inceste, l’accès légal à l’avortement reste extrêmement limité. Cette situation place de nombreuses femmes dans une impasse juridique et sanitaire. Cependant, malgré l’interdiction, l’avortement est une réalité au Sénégal. De nombreuses femmes, en particulier les jeunes, ont recours à des pratiques clandestines comme l’automédication, le recours à des praticiens non qualifiés ou à des méthodes traditionnelles dangereuses. Les conséquences sont souvent la survenue de complications graves, d’infections et même de mortalité maternelle qu’on peut éviter.
DES NORMES SOCIALES ET UN ORDRE MORAL
Dans la société sénégalaise, le corps féminin est fortement encadré par des normes sociales et religieuses. Dr Oudiane, relève que celles-ci s’imposent aux individus comme des contraintes. « C’est dans cet élan que la sexualité féminine est régulée, la maternité est valorisée dans le mariage et la grossesse hors mariage est stigmatisée. Dans cet ordre d’idée, en conséquence, l’avortement devient une transgression morale majeure » a-t-il soutenu. Mais au-delà de ce cadre normatif et cet ordre moral qui « interdisent » par exemple la sexualité hors mariage, le sociologue évoque une autre contrainte, celle de la réalité sociale qui est, dans ce contexte, illustrée par l’existence de relations affectives et sexuelles. « Lorsque la grossesse survient, cette dite « réalité sociale » installe une triple pression : familiale, sociale et économique », a-t-il fait savoir.
DES CONTRAINTES STRUCTURELLES
L’avortement est entouré d’un fort stigmate social, malgré qu’elle puisse être une stratégie par contrainte. Pour l’enseignant-chercheur, les décisions liées à l’avortement s’inscrivent dans des contraintes structurelles. Les pratiques sociales sont déterminées par le capital économique, le capital social, le capital culturel.
Ainsi, pour le cas du Sénégal, il révèle que les jeunes femmes précaires sont plus exposées, surtout celles avec un faible accès à l’éducation ont une vulnérabilité accrue et enfin les jeunes femmes avec une forte dépendance économique n’ont pas le choix. « L’avortement parfois s’impose comme une stratégie par contrainte. Les femmes concernées peuvent être perçues comme : “déviantes” et “immorales”. Les conséquences sont un silence social, une invisibilisation, un isolement. Un processus d’étiquetage sans conteste est observé et cela pouvant aboutir à la marginalisation », a-t-il attesté.
L’AVORTEMENT, UN MARQUEUR D’INEGALITES SOCIALES
L’interdiction juridique ne supprime pas la pratique. Elle la transforme ; car elle passe à la clandestinité. Au regard des profils concernées, l’enseignant-chercheur déclare qu’on observe des cas d’inégalités d’accès entre « riches et pauvres », une médicalisation différenciée et enfin des risques sanitaires accrus pour les plus vulnérables. « Nous pouvons permettre de soutenir que l’avortement devient un marqueur d’inégalités sociales ».
DESACRALISER LE TABOU, SANS ELIMINER LE STIGMATE
Les réseaux sociaux participent à la transformation des représentations à partir de l’accès à l’information, à la circulation de discours alternatifs et aussi à une comparaison internationale entre ce qui se passe au Sénégal et ailleurs. Pour Dr Pascal Oudiane, l’effet qui survient est qu’il y a désacralisation progressive ou partielle du tabou. En revanche la résistance du stigmate est encore accrue. Aujourd’hui, des tendances se dessinent entre le maintien des normes traditionnelles et une hybridation des pratiques sociales, afin de ne pas heurter la conscience collective. Le changement attendu est conflictuel et non linéaire.