Au prisme des lectures maliennes
La secousse des attaques simultanées du FLA (Front de libération de l’Azawad) et du JNIM[1] inaugure une période décisive pour le Mali. S’agit-il de la débâcle qui pourrait entrainer Bamako dans un siège fatal ou comme en Allemagne en 1945 (année zéro) d’un sursaut du désespoir qui permettra à la capitale malienne sous pression externe et interne de renaitre à travers une refonte politique et militaire de sa vision stratégique.
On connait le film Allemagne année zéro[2] de Roberto Rossellini qui restitue la douleur de l’après-guerre après la défaite nazie et le renforcement simultané de l’agentivité des citoyens allemands, dirait-on aujourd’hui. En Allemagne, la signification de l’année zéro est l’objet d’une des 330 questions du Einbürgerungstest, le test de connaissances de la culture allemande que vous devez passer (et réussir) pour prétendre à la nationalité allemande. Parce que l’année zéro (mais aussi celles qui suivront) est un des jalons les plus importants ayant marqué l’histoire récente, une étape primordiale dans le processus de création de la république fédérale d’Allemagne.
Les échecs enregistrés par le pouvoir et de l’armée nationale sont l’occasion, pour les participants et observateurs directs de la déchirure de leur pays, de poser quelques pistes de compréhension et de solutions. Les métamorphoses ambiguës des groupes armés non étatiques (GANE) leur valent les points qu’ils ont marqué mais dévoilent aussi leurs faiblesses. Plus que les kilomètres carrés perdus et les bases militaires provisoirement abandonnées le régime autoritaire en place à Bamako doit réviser son affirmation de souveraineté nationale qui avait séduit nombre de Maliens et au-delà d’Africains. Mais en face, le FLA n’a qu’une sécession sans contenu de souveraineté comme projet tandis que le JNIM lui offre la plateforme commune peu engageante de la Charia.
La paix bloquée
Pour ce qui est des décombres que laisse l’attaque (25-26 avril 2026) convergente et synchronisée du FLA et du JNIM, le chercheur malien Etienne Fakaba Sissoko du Centre de Recherche et d’Analyses Politiques, Économiques et Sociales de l’Université des Sciences Sociales et de Gestion de Bamako, résume la situation : crise de régime et fragmentation de la souveraineté[3].
Sur le point de la crise de régime, l’unanimisme se fait, en particulier en France. Ce n’est sans doute pas exact, car Assimi Goïta, après l’assassinat du ministre de la défense, se retrouve seul maitre à bord avec un gendarme Premier ministre qui ne bougera pas, car rejeté, et par les militaires et par les politiques. La coordination des opérations militaires entre JNIM et FLA a montré le déséquilibre des capacités militaires entre les deux mouvements et la dualité de leurs objectifs. Le FLA n’a pu prendre Kidal que sous la conduite des chefs du JNIM et en raison du blocage des ripostes aériennes des FAMA par les actions du JNIM. Le FLA triomphe à Kidal mais sait bien que ses troupes et ses chefs ne pourraient pas tenir à Bamako. Si le rapprochement entre le JNIM et le FLA, désormais matérialisé sur le terrain, repose aujourd’hui sur des intérêts convergents, son évolution à moyen terme est incertaine. Mais une chose est sûre : les contours du conflit malien sont redéfinis et la négociation avec les GANE exigera une reconquête du territoire de la part des FAMA. La recherche d’une solution durable est encore plus contexte avec une seule proposition sérieuse sur la table : revenir discuter à Alger.
L’alliance entre le JNIM et le FLA repose de plus sur un paradoxe : elle unit deux organisations aux objectifs profondément différents. D’un côté, un mouvement Djihadiste poursuivant un projet politico-religieux fondé sur l’instauration de la Charia ; de l’autre, un groupe séparatiste revendiquant une autonomie territoriale pour « l’Azawad ». Face à cette situation, l’alliance apparaît comme une stratégie pragmatique, fondée sur des intérêts immédiats plutôt que sur une vision idéologique partagée. Elle permet au FLA de renforcer ses capacités militaires grâce à l’expertise du JNIM, notamment en matière d’engins explosifs improvisés transportés par drones et de tactiques de combat.
Le blocus anti-souveraineté
Le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin, à la différence du FLA, ne se contente pas de la prise un peu dérisoire de Kidal, mais comme l’écrit Etienne Fakaba Sissoko il est passé à la vitesse supérieure dès le 29 avril avec l’annonce puis la mise en œuvre partielle du blocus de Bamako.
Pour Sissoko, « le blocus ne constitue pas un épisode supplémentaire du conflit, mais un changement d’échelle. La confrontation se déplace vers le contrôle des flux, la contrainte économique, la pression politique et la bataille des récits. En quelques jours, la mort du ministre de la Défense Sadio Camara, l’attaque de Kati, la perte de Kidal au profit des forces séparatistes appuyées par le JNIM, les combats signalés à Mopti et à Sévaré, puis l’entrave aux entrées vers Bamako ont mis au jour une crise de souveraineté plus profonde que ne le suggèrent les discours officiels de maîtrise.»
L’État, et l’enclave de Bamako, longtemps insularisée des tourments des régions, vont devoir agir dans un contexte marqué par :
- La contraction de la mobilité et du commerce avec les effets amplificateurs de l’anticipation des pénuries et des menaces ;
- L’affaiblissement de la légitimité sécuritaire du régime militaire qui bénéficiait de l’hégémon du contrôle des villes ;
- L’anxiété de l’AES et des partenaires extérieurs, notamment russes, dont l’engagement au combat est sans doute hâtivement questionné.
Sissoko conceptualise un djihad de la rareté et une nouvelle guerre des réseaux sociaux qui démantèle un peu plus les voies et moyens de la paix et de la réconciliation. Sissoko considère que le blocus de la capitale menace l’autorité de l’État et qu’il ouvre une phase décisive de l’affrontement entre le JNIM et le pouvoir militaire. C’est un point de vue fondé, tant la conjugaison d’un Islam soi-disant modéré de l’imam Dicko et de quelques figures politiques maliennes, réparties entre Alger, Paris, Dubai et Abidjan, ne peut se substituer à un régime ancré à présent dans l’économie extractiviste et dopé par les cours de l’or et l’attrait des États-Unis pour les minéraux critiques.
Plomb durci
Pour un autre chercheur malien, le Dr Ahmadou Touré, le relatif succès du FLA et les mauvais coups du JNIM rappellent d’abord une réalité universelle : « la sécurité à 100 % n’existe nulle part ». Face à des adversaires recourant à des tactiques asymétriques, il souligne néanmoins la « vigueur » et le « professionnalisme » de la réaction des Forces armées maliennes (FAMA), tout en insistant sur la nécessité d’enquêtes approfondies pour identifier d’éventuelles failles et en tirer des leçons opérationnelles. De son côté, le spécialiste des questions sécuritaires Soumaïla Lah estime que les événements récents s’inscrivent dans une dynamique plus large. « Nous ne sommes plus face à une simple rébellion, mais à une guerre asymétrique hybride », explique-t-il. Selon lui, les groupes armés terroristes mènent une stratégie d’usure visant à affaiblir à la fois le moral des populations et la légitimité de l’État. Il a rappelé que cette menace est renforcée par des facteurs structurels, notamment l’immensité du territoire malien et la porosité des frontières, qui offrent aux assaillants des capacités de mobilité et de repli importantes. L’attaque du 25 avril serait ainsi, selon lui, « un test de la réactivité du nouvel appareil de défense ».
A Bamako, Niamey, Ouagadougou, les services de renseignement sont condamnés, voire suspectés. Ils passeraient davantage à faire de la surveillance dans les ministères et chez les militaires plutôt que d’infiltrer les insurgés et leurs relais à l’extérieur. Soumaïla Lah évoque la possibilité d’un « blackout du renseignement de proximité », soulignant l’importance cruciale du renseignement humain dans ce type de conflit. Il pointe également les failles potentielles dans la chaîne de transmission de l’alerte : « Le renseignement existe peut-être, mais son exploitation en temps réel et la coordination avec les forces d’intervention rapide semblent avoir été défaillantes », a-t-il noté. Et à Niamey, le même constat était de mise quand la base 101 a été attaquée alors que des informations sur l’imminence de l’opération étaient déjà arrivées à l’État-major. Ce sont les éléments russes sur place qui ont déjoué les assaillants qui ont commis quelques erreurs fatales.
Vaincre le long avec le court
L’enseignement de Sun Tzu[4]préfigure la guerre asymétrique. Plus on est proche physiquement et mentalement de l’ennemi, plus il lui est difficile d’utiliser ses armes à longue portée. Drones russes et turcs auront cessé de dissuader les ennemis de l’État car ils usaient de la proximité pour porter des coups sans être exposés.
C’est en attaquant, le 25avril, la base militaire des FAMA à Aguelhok que le FLA[5] a montré ses nouveaux équipement militaires, en particulier les drones kamikaze déjà utilisés en mars 2026 contre le Camp Firhoun ag Alinsar à Gao[6]. Le FLA disposait également de drones[7] chinois de surveillance qui peuvent être armés et sont très efficaces contre les hélicoptères et également de drones ukrainiens à fibres optiques.
Pour leur part, les groupes armés islamiques (JNIM et ISWA) moins bien fournis que le FLA sont en avance quant à l’exploitation des drones[8]commerciaux augmentés de charges explosives[9]. Ils sont devenus habiles dans ce bricolage avec la formation d’un expert, le colonel malien Hussein Ghulam qui, après avoir déserté les FAMA pour le FLA, a finalement rejoint le JNIM, en 2024. Le JNIM était au plus proche des FAMA dans de nombreuses situations. Ainsi les combats des FAMA et des Russes avec Jama’at Nusrat ont été particulièrement âpres à Koulikoro, Ségou et Tombouctou où les moyens aériens russes ont fait de nombreuses sorties. L’Africa Corps, contrôlé par le Kremlin et qui soutient les opérations militaires maliennes, a publié depuis samedi plusieurs vidéos montrant des frappes aériennes et des hélicoptères d’attaque engageant le combat contre les troupes rebelles. BBC Verify a localisé ces séquences dans la ville de Kati, à environ 20 km de Bamako. Alors qu’il semble que le départ des éléments maliens et russes de la base de Kidal a été négocié car chacune des parties n’avait intérêt à un enlisement.
Le dispositif après Camara
Le général Diarra, Premier ministre, a assuré que «la situation se rétablit progressivement » dans la majorité des zones concernées, tout en évoquant une «réadaptation du dispositif militaire», notamment dans la région de Kidal avec un repositionnement vers Anéfis.
En 2023, la reconquête de Kidal avait été précédée par la prise de contrôle de la localité de Anéfis, dans le Nord-Est du Mali. L’armée malienne a alors installé ses quartiers dans la ville d’Anéfis désertée par de nombreux civils. Gao est la principale base de départ pour renforcer la position d’Anéfis.
Après Anéfis, les FAMa ambitionnent de reprendre trois camps sans vider les villes concernées : celui de la localité d’Aguelhok, un autre à Tessalit et surtout à Kidal, fief du FLA et situé à 112 kilomètres d’Anéfis.
Une nouvelle ère dans le combat de l’AES contre le salafisme-djihadiste commence. Bamako qui a hébergé, il y a quelques mois, une foire internationale de l’armement sera le test des alliés de l’AES et de leurs voisins et sympathisants plus discrets. Comme Berlin encerclée par les Soviétiques durant la guerre froide, Bamako, ville fluviale (Koulikoro) et ferroviaire, aéroportuaire et routière, dispose de moyens diversifiés de répondre au blocus du JNIM. Celui-ci a certes changé de nature car le JNIM dispose à présent de missiles contre les hélicoptères et les drones des FAMA et de leurs alliés russes.
Face à ces défis, Soumaïla Lah plaide pour une « révolution dans l’approche sécuritaire », notamment à travers : le déploiement de drones de surveillance à longue endurance équipés de capteurs avancés ; la création d’unités d’intervention hypermobiles capables de réagir en moins de 15 minutes ; une meilleure intégration entre collecte de renseignement et action opérationnelle. Il insiste toutefois sur un point central : la technologie ne peut se substituer à la coopération avec les populations locales, considérée comme un levier clé dans la lutte contre l’insécurité.
Au-delà des aspects militaires, l’analyste Alhousseini Guindo met l’accent sur la dimension sociale et politique de la crise. Pour lui, les difficultés actuelles du Mali trouvent en partie leur origine dans les divisions internes. Il appelle à une prise de conscience collective, dénonçant les logiques de clanisme et de défense d’intérêts individuels au détriment de l’intérêt national. « Le Mali ne sera ni construit ni détruit sans ses propres filles et fils », affirme-t-il, plaidant pour un sursaut patriotique.
L’attaque du 25 avril a mis en lumière la complexité de la crise malienne, à la croisée des enjeux sécuritaires, politiques et sociaux. Si la réponse militaire reste indispensable, les experts maliens s’accordent à dire qu’elle doit s’accompagner d’une amélioration du renseignement, d’innovations stratégiques et d’un renforcement de la cohésion nationale.
[1] JNIM is not a single organization but a coalition of multiple independent Salafi-jihadist groups with different identities. These militias include Ansar Dine, Katiba Macina, al-Mourabitoune, and the Al-Qaeda Sahara Branch. There are four areas of operation driven by local dynamics shaping the actions of the component groups: Northern Mali, Central Mali, Eastern Burkina Faso and the Niger Borderlands. Each area has a different organizational structure that varies according to the interests and objectives of the bigger group operating in the area. Ansar Dine, for example, competes with other Tuareg separatist groups to become a key player in northern Mali and southern Algeria, while the Macina Liberation Front prefers religious dominance over political power and weaponizes the rising extremism in Fulani communities to fuel recruitment. Said loose structure within the coalition makes it more difficult to analyze the group’s strategy and objectives, leading to misperceptions about leadership dynamics and political support. However, the consensus in intelligence circles is that the senior leadership of the different outfits that comprise JNIM are avoiding urban centers at all costs while waging unconventional from remote locations in border areas.
[2] L’année zéro outre-Rhin est l’année de la capitulation de l’Allemagne, l’année 1945, celle d’un pays qui ne peut plus tomber plus bas et qui prendra, quelques années plus tard, son destin en main.
[3] Sissoko, Etienne Fakaba, Bamako sous blocus : asphyxie des flux, crise de régime et fragmentation de la souveraineté au Mali (April 30, 2026). Available at SSRN: https://ssrn.com/abstract=6684858 or http://dx.doi.org/10.2139/ssrn.6684858
[4] https://www.guerredefrance.fr/DOC/sun-tzu-art-de-la-guerre.pdf
[5] The attack by the Azawad Liberation Front (FLA) in early April targeted a military base near the community used by the Malian Army (FAMa) and fighters working for Russia’s Africa Corps. The attack was the latest in a series of FLA assaults on regional military bases. In late March, the group attacked a joint FAMa-Africa Corps base in nearby Anéfis. A few days before, they launched their first attack on the Aguelhok base.
[6] A few weeks before that, the group struck Camp Firhoun ag Alinsar in Gao with 25 armed kamikaze drones. A week before that the FLA hit a FAMa-Africa Corps outpost in the Adghar-Takalot area south of Kidal. That attack destroyed an armored vehicle and killed or injured Malian Soldiers and Russian mercenaries.
[7] The FLA has gained attention for its use of drones on the battlefield. The group used an armed Chinese-made Fly dragon FDG410 surveillance drone to take down a Malian Army helicopter in Tessalit in February 2025. They were the first Sahelian nonstate group to adopt fiber-optic technology with drones in 2025, which first appeared among Ukrainian Soldiers fighting the Russian invasion of their country.
[8] Attackers have deployed commercial-style first-person-view (FPV) drones, including some armed drones that filmed attacks on military vehicles, buildings and fleeing Soldiers at the sites. These videos often are posted to social media.
[9] Pairing FPV drones with easily acquired explosives creates a “devastatingly effective” low-cost weapon, according to analyst Shahryar Pasandideh, writing in his Substack publication Universal Dynamics.