Face à l’arrêt de plusieurs chantiers, au poids persistant de la dette intérieure et à la préférence aux entreprises étrangères dans les marchés publics, l’entrepreneur Bara Tall tire la sonnette d’alarme. Selon l’ingénieur polytechnicien et Pdg du groupe jean Lefebvre Sénégal, sans mesures rapides de l’état pour relancer les paiements et soutenir les entreprises locales, de nombreuses sociétés sénégalaises pourraient se retrouver en situation de défaut de paiement dès la fin du mois de juin.
L’alerte est sonnée! « Au 30 juin, la plupart de nos entreprises vont être mises en défaut de paiement », a averti hier le Pdg du groupe Jean Lefebvre Sénégal, Bara Tall. Prenant part au point de presse organisé par la Confédération nationale des employeurs du Sénégal (CNES), M. Tall a dressé un diagnostic préoccupant de l’état du secteur du BTP et plus largement, de l’environnement des affaires. Selon lui, le premier facteur de fragilisation reste l’accumulation de la dette intérieure. En attestent les retards de paiement qui affectent directement les capacités de trésorerie des entreprises locales, notamment celles engagées dans les marchés publics. Pour lui, une entreprise qui ne reçoit pas ses paiements ne peut ni payer ses fournisseurs, ni honorer ses engagements bancaires, encore moins maintenir durablement ses emplois. Il estime dans cet élan que le temps joue désormais contre le tissu économique national.
Bara Tall s’est particulièrement inquiété de l’arrêt ou du ralentissement de plusieurs chantiers structurants. Pour lui, cette situation produit une baisse de l’activité, des difficultés de paiement, un ralentissement des investissements et des tensions sociales. À cette équation déjà difficile s’ajoute, selon lui, une autre préoccupation. Celle de la place accordée aux entreprises étrangères dans l’exécution des grands projets publics.
Sans remettre en cause le principe de l’ouverture économique, l’entrepreneur estime que les entreprises sénégalaises doivent bénéficier d’un accompagnement plus affirmé et d’une meilleure intégration dans la commande publique.
Pour Bara Tall, l’enjeu dépasse les seuls intérêts du secteur privé. Il s’agit d’une question de souveraineté économique et de maintien des capacités nationales de production. Le risque, prévient-il, est de voir les entreprises locales perdre progressivement leur savoir-faire, leurs équipes et leur capacité à investir. Dans ce contexte, il appelle les autorités à agir rapidement au risque d’atteindre un point de rupture, dès la fin juin, pour plusieurs acteurs économiques déjà fragilisés. A l’en croire, il ne suffit pas seulement d’apurer la dette intérieure pour résoudre les problèmes des BTP. En plus de cette mesure, l'État doit relancer les chantiers suspendus et instaurer un cadre plus favorable à la participation des entreprises nationales dans les projets d’infrastructures.
ALIOUNE GUEYE SENE : «L’ETAT PERD PROGRESSIVEMENT SA CAPACITE D’INVESTISSEMENT»
Le président du Groupement des Industries du Sénégal(GIS) a axé son intervention très documentée sur la situation globale des finances publiques. Selon Alioune Guèye Sène, un inventaire réalisé en 2023 révèle près de 1 000 milliards de francs CFA d’impayés dus par l’État aux entreprises, touchant notamment des secteurs de l’énergie, des engrais, du BTP, des restaurateurs universitaires et des agences de voyages. Il précise que les 1 400 milliards récemment évoqués par le Premier ministre s'expliquent par l’intégration des régies financières et des moratoires.
Toutefois, il reconnait que l’État a procédé à des paiements importants entre 2024 et 2025, pour un montant cumulé de 827 milliards de FCFA, répartis entre 354 milliards en 2024 et 473 milliards en 2025. Mais ces efforts n’auraient pas suffi, selon lui, à réduire durablement le stock de dette, de nouveaux engagements ayant continué à être contractés.
Alertant sur l’évolution préoccupante des finances publiques, il révèle qu’en 2023, les recettes internes de l’État s’élevaient à 3 719 milliards de FCFA contre 4 087 milliards en 2025, soit une hausse de 368 milliards. Dans le même temps, la charge de la dette a presque doublé, passant de 569 milliards à 1 088 milliards de FCFA, soit une progression de 519 milliards. Ce qui a conduit à une baisse de 23% les investissements financés sur ressources internes qui sont passés de 857 milliards en 2023 à 559 milliards, soit 14% en 2025. Pour lui, cette évolution traduit un basculement inquiétant qui prouve que l’État disposerait de moins en moins de marges pour investir et serait davantage orienté vers le financement des charges courantes.
LES 10 RECOMMANDATIONS DE LA CNES POUR RELANCER LE SECTEUR PRIVE
Réagissant à son tour, le président de la Confédération nationale des employeurs du Sénégal (CNES) réaffirma la disponibilité du patronat à accompagner les nouvelles autorités dans la mise en œuvre de l’Agenda national de transformation ainsi que de la Stratégie nationale de développement 2025-2029. Tout en saluant la nouvelle méthode de conduite de l’action gouvernementale, fondée sur la transformation, l’efficience opérationnelle et les résultats, Kader Ndiaye a, toutefois, alerté sur un contexte économique jugé particulièrement tendu.
Pour lui, en plus de l’apurement de la dette intérieure qui fragilise les entreprises, les tensions sociales liées au non-respect de certains engagements publics, l’absence de concertation sur des réformes majeures touchant notamment la fiscalité et les douanes, ainsi qu’une pression fiscale croissante sur le secteur privé constituent un blocage majeur pour ces entreprises. Pourvoyeurs de près de 90% des emplois au Sénégal, contre 5% pour le secteur public, il estime que la relance économique ne pourrait se faire sans une implication plus forte des entreprises nationales. Dans cette perspective, il annonce dix recommandations prioritaires formulées par la CNES en vue de relancer le secteur privé national. Il s’agit notamment de renforcer la visibilité des opérateurs économiques sur les orientations gouvernementales, rétablir une concertation permanente entre l’État et le secteur privé, respecter les engagements du Pacte national de stabilité sociale, assurer une gestion transparente de la dette publique. Mais aussi accélérer le règlement des créances dues aux entreprises, alléger la pression fiscale, favoriser la co-construction des textes réglementaires, donner davantage de place aux entreprises nationales dans la commande publique. Et enfin, réduire les coûts des facteurs de production, notamment l’énergie et la logistique, et promouvoir le contenu local ainsi que l’émergence de champions nationaux. Pour la CNES, ces mesures constituent des leviers indispensables pour restaurer la confiance, relancer l’investissement et renforcer la souveraineté économique du Sénégal.