(SenePlus) - La progression du groupe jihadiste lié à Al-Qaïda vers les confins du Mali et de la Mauritanie relance le débat sur la vulnérabilité du pays de la Teranga. Trois spécialistes de la sécurité et de la prévention de l'extrémisme estiment que la stabilité institutionnelle et la confiance des populations restent, pour l'instant, les meilleurs remparts de Dakar.
Le Sahel central s'enfonce dans une spirale sécuritaire qui déborde désormais vers l'ouest du continent. Le JNIM, filiale malienne d'Al-Qaïda au Maghreb islamique, aurait atteint sa capacité opérationnelle la plus élevée depuis 2018, selon l'équipe de suivi des sanctions des Nations unies. L'attaque menée en avril contre plusieurs localités maliennes, puis celle visant l'aéroport de Niamey début juillet, ont fait basculer la zone dite « des trois frontières » — Mali, Mauritanie, Sénégal — dans une catégorie stratégique aux yeux des groupes armés.
C'est dans ce contexte que l'émission « Débat africain » de RFI a réuni, samedi 4 juillet, le général Jean-Luc Diène, ancien directeur général du renseignement extérieur sénégalais, le politologue Mamadou Bodian, chercheur à l'université Cheikh Anta Diop, et la professeure Adjaratou Wakha Aïdara Ndiaye, directrice de l'ONG Partners West Africa-Sénégal.
Une menace jugée réelle mais pas encore matérialisée
Pour le général Diène, aucun pays, quel que soit son niveau de préparation, n'est à l'abri d'un attentat, rappelant les précédents de Moscou, New York ou Paris. L'absence d'attaque sur le sol sénégalais ne doit donc pas être confondue avec une absence de risque. Sur le terrain, Mme Ndiaye évoque le déplacement de plusieurs milliers de personnes fuyant la zone sahélienne vers les régions frontalières de Kédougou et Tambacounda, où son ONG organise des séances de dialogue communautaire, parfois nécessitant des interprètes tant certains déplacés ne comprennent ni le wolof ni les autres langues nationales.
Mamadou Bodian souligne que les dirigeants sénégalais ont pris la mesure du danger, misant sur une posture préventive plutôt que sur une réaction tardive et coûteuse. Il insiste sur les facteurs de résilience propres au pays : un État capable de se projeter jusque dans les zones périphériques, un islam confrérique porteur d'un discours de paix, et une mobilisation locale — chefs de village, délégués de quartier, guides religieux — qui alimente le renseignement humain. Les intervenants s'accordent sur le rôle central des femmes dans la détection précoce des signes de radicalisation, à travers des réseaux comme les badiénou gox ou les organisations féminines liées aux confréries.
Cyberespace et fractures régionales, les nouveaux fronts
Le débat a aussi mis en lumière la dimension numérique du recrutement jihadiste, jugée plus difficile à contenir que la frontière physique. Le général Diène évoque le concept de SOCMIN — la surveillance des réseaux sociaux — comme nouveau champ de bataille, tandis que Mamadou Bodian pointe la dépendance technologique des États de la région, y compris pour les drones utilisés à des fins de surveillance, comme un facteur de vulnérabilité persistante. Selon lui, seule une production locale de contre-discours, associant universitaires, autorités religieuses et pouvoir politique, permettrait de limiter l'attrait de la propagande extrémiste sur les jeunes.
Sur le plan régional, la rupture consommée entre la CEDEAO et l'Alliance des États du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger) complique la coopération sécuritaire, même si des dispositifs de circulation des marchandises et des canaux diplomatiques informels subsistent. Le général Diène rappelle la nomination de l'ancien Premier ministre guinéen Lassana Kouyaté comme négociateur en chef entre les deux blocs, tout en avertissant qu'une coexistence concurrentielle entre deux architectures sécuritaires distinctes affaiblirait l'ensemble de la région.
En clôture, les trois invités ont plaidé pour un renforcement des capacités des forces de défense, une meilleure gouvernance économique et judiciaire dans les zones périphériques, et une souveraineté numérique qui ne exclut pas des partenariats stratégiques.