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Par Bado Ndoye
De Platon à la démocratie moderne, la tentation technocratique
La responsabilité de ceux qui pensent n'est pas d'amplifier les passions politiques, mais d'en élever le niveau en rappelant sans cesse que les principes sont plus durables que les circonstances, et que la recherche commune de la vérité vaut toujours....
 
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J'ai lu avec beaucoup d'intérêt l'article d'Ibrahima Malick Thioune intitulé « L'escroquerie du référendum » publié dans la livraison de Seneplus du 03/07/2026. Je voudrais, avant toute chose, saluer les qualités de son auteur dont j'ai pu apprécier la rigueur intellectuelle et la finesse d’esprit, alors qu’il était encore jeune élève de Terminale au lycée Lamine Gueye. Le voir aujourd'hui devenir un juriste reconnu dont les travaux témoignent d'une connaissance approfondie du droit et d'un attachement sincère aux principes de l'État de droit est pour moi une source de satisfaction et même de fierté. Son texte est solidement construit, et l’inquiétude qu’il exprime devant les dérives possibles de nos institutions mérite d'être prise très au sérieux. C'est pourquoi il me paraît utile de discuter sa thèse sur le terrain même où il l'a placée : celui des principes.

C'est précisément parce que j'accorde de l’importance à cette réflexion et au problème posé que je me sens autorisé à exprimer un profond désaccord avec sa thèse centrale. Mon désaccord ne porte pas bien entendu sur son souci de protéger la démocratie, mais sur la conception même de la démocratie qui sous-tend son raisonnement. À mes yeux, son article repose sur une confusion philosophique fondamentale entre deux notions qu'il est indispensable de bien distinguer : l'expertise et la légitimité politique.

L'argument qu’il développe et qui soutient tous les exemples qu’il donne, mérite d’être entendu. Les révisions constitutionnelles, dit-il, sont devenues aujourd’hui si techniques et si complexes que le citoyen ordinaire ne disposerait plus des connaissances nécessaires pour se prononcer à leur sujet en toute lucidité et connaissance de cause. Dès lors, demander au peuple de trancher par référendum reviendrait à lui faire croire qu'il exerce sa souveraineté, alors qu'en réalité il ne comprend pas véritablement l'objet et l’enjeu de son vote. C'est cette illusion que l'auteur qualifie d'« escroquerie ».

Cette observation n'est pas entièrement fausse. Personne ne contestera qu'un professeur de droit constitutionnel maîtrise mieux les subtilités d'une réforme institutionnelle que le commun des citoyens. De même qu'un chirurgien comprend mieux une intervention qu'un patient, un ingénieur un barrage qu'un usager ou un économiste une politique monétaire qu'un simple électeur, l’agrégé en droit en sait évidemment plus sur les réformes constitutionnelles que le sénégalais moyen. Mais de cette évidence, il ne découle nullement que le peuple perde le droit de décider. C'est ici que réside, me semble-t-il, la difficulté de l'article, précisément parce que la démocratie moderne ne repose pas sur l'idée que les citoyens devraient tout savoir. Elle repose sur une idée 2 toute simple, mais profondeur inouïe : nul ne possède un savoir qui lui confère naturellement le droit de gouverner ses semblables.

Cette proposition constitue sans doute la rupture la plus radicale avec la tradition de philosophie politique inaugurée par Platon. Dans La République, celui-ci, en effet, défend l'idée célèbre du Philosophe-Roi : pourquoi laisser le gouvernement de la Cité aux opinions changeantes de la multitude, alors que certains hommes, par leur formation philosophique, accèdent à la connaissance du Beau du Bien et du Juste ? De même que l'on ne remet pas le gouvernail d'un navire aux passagers mais au meilleur pilote, dit-il, il est plus raisonnable de remettre le gouvernement de la Cité à ceux qui savent.

La force de l'argument platonicien tient précisément au fait qu'il transpose dans la politique un raisonnement valable dans les autres domaines de l'activité humaine. Nous ne demandons pas à la majorité de décider comment construire un pont, pratiquer une opération chirurgicale ou piloter un avion. Nous faisons confiance à ceux qui savent. Pourquoi la politique ferait-elle exception ? Toute la difficulté est là, parce que gouverner une cité n'est pas résoudre un problème technique. C'est arbitrer entre des conceptions concurrentes du juste, du bien et du désirable. Là où la science cherche la vérité, la politique organise la coexistence de libertés contradictoires qui, toutes, sont également légitimes.

La politique n'est pas une science comparable à la géométrie, à la médecine ou au droit lui-même. Un ingénieur peut démontrer qu'un pont est solide ou qu'il ne l'est pas. Un mathématicien peut établir la validité d'un théorème. Un médecin peut poser un diagnostic en s'appuyant sur des connaissances objectives. Dans tous ces cas, il existe des critères de vérité indépendants de nos préférences subjectives. Il n'en va pas de même en politique. Les questions politiques ne consistent pas à découvrir ce qui est vrai, mais à décider de ce qu'une communauté estime juste, souhaitable ou préférable pour elle-même.

Or ces décisions mettent toujours en jeu des valeurs, des priorités et des conceptions concurrentes du bien commun. Aucune expertise juridique, économique ou scientifique ne peut démontrer objectivement qu'une société doit privilégier davantage de liberté plutôt que d'égalité, davantage de sécurité plutôt que de protection de la vie privée, davantage de croissance économique plutôt que de préservation de l'environnement. Ces arbitrages ne sont pas des conclusions scientifiques mais des choix politiques. C'est précisément pour cette raison que la démocratie ne peut jamais devenir le gouvernement des experts. Ceux-ci apportent des connaissances indispensables à la décision, mais ils ne peuvent se substituer à la délibération des citoyens, car la légitimité politique ne procède pas du savoir. Elle procède de la capacité d'un peuple à décider lui-même des fins qu'il entend poursuivre. Depuis Aristote, on sait que 3 la sagesse pratique ne consiste pas seulement à choisir les moyens les plus efficaces, mais d'abord à déterminer les fins qui méritent d'être poursuivies.

C'est pourquoi toute prétention à gouverner exclusivement au nom de la compétence repose sur une illusion. L'expert peut éclairer les conséquences prévisibles d'une décision mais ne peut jamais décider à la place des citoyens des fins qu'ils souhaitent poursuivre collectivement. Il peut dire : « Si vous choisissez telle politique, telles conséquences sont probables. » Mais il ne peut répondre à cette question éminemment politique : « Que voulons-nous devenir comme société ? » simplement parce que cette interrogation engage non des connaissances, mais des valeurs, des convictions et une certaine idée de l’homme et de la justice. C'est ici que réside toute la différence entre l'autorité scientifique et la légitimité démocratique. La première procède de la vérité des connaissances, la seconde de l'égalité des citoyens. Les deux ne s'opposent pas pourtant. Elles appartiennent simplement à des registres différents. L'erreur commence lorsqu'on demande à la science de produire la légitimité politique, ou lorsqu'on attend de l'expertise qu'elle dispense les citoyens de délibérer.

Le philosophe John Rawls parlera, à ce propos, du « fait du pluralisme raisonnable ». Dans une démocratie libre, des citoyens parfaitement rationnels, instruits et de bonne foi peuvent parvenir à des désaccords durables sur les finalités mêmes de la vie collective. Il ne s'agit pas d'une défaillance de la raison, mais d'une conséquence normale de la liberté. De son côté, Isaiah Berlin montrera qu'il existe une pluralité irréductible de valeurs également légitimes mais parfois incompatibles entre elles. La liberté, l'égalité, la sécurité, la solidarité, la tradition ou l'autonomie sont toutes des valeurs importantes, mais aucune théorie scientifique ne permet d'établir une fois pour toutes leur hiérarchie.

Si l'expert possède un savoir, le citoyen possède une légitimité, et confondre ces deux registres, c'est ouvrir la voie à la technocratie, c’est-à-dire à l'une des formes contemporaines les plus subtiles et les plus pernicieuses de confiscation du pouvoir. Certes, la technocratie ne prétend pas gouverner au nom de Dieu, comme les anciennes théocraties, ni au nom du sang ou de la naissance, comme les anciennes aristocraties. Elle gouverne au nom de la compétence, et son argument est toujours le même : « Laissez décider ceux qui savent. » Mais justement, en quoi nos députés qui sont plus prompts à se lancer des noms d’oiseaux à la figure et parfois à échanger des coups de poings plutôt que des arguments seraient-ils mieux armés que le sénégalais moyen pour lire un texte de droit ? D’ailleurs combien sont-ils dans cette Assemblée à être des spécialistes du droit constitutionnel ? Cette prétention soulève immédiatement une question redoutable : qui décidera de ceux qui savent ? 4 Qui attribuera les brevets de compétence politique ? Les juristes ? Les hauts fonctionnaires ? Et qui contrôlera ensuite ces dits experts ?

L'histoire contemporaine est pourtant riche d'enseignements à ce propos. Les plus grandes crises économiques ont souvent été préparées par les meilleurs économistes de leur époque. Les plus graves erreurs stratégiques ont parfois été commises par les états-majors les plus compétents. Les politiques publiques les plus contestables ont souvent été élaborées par des administrations d'un très haut niveau technique. L'expertise réduit le risque de l'erreur, elle ne le supprime jamais. Les experts restent des êtres humains, avec leurs préjugés, leurs biais, leurs intérêts de classe, et comme beaucoup d’intellectuels, leurs aveuglements idéologiques.

C'est pourquoi Karl Popper propose de renverser radicalement la question héritée de toute cette tradition philosophique. Depuis Platon, en effet, la réflexion politique s'interroge inlassablement sur le détenteur légitime du pouvoir : qui doit gouverner ? Les philosophes ? Les plus vertueux ? Les plus compétents ? Le Prolétariat, comme l’affirmait Marx ? La véritable révolution introduite par Popper est de déplacer le centre de gravité de la philosophie politique en montrant que cette recherche est sans issue, puisque de toute façon même les meilleurs peuvent devenir mauvais, et rien ne garantit que celui qui possède aujourd'hui la compétence ou la vertu les conservera demain. La démocratie ne repose pas sur la confiance accordée aux hommes, mais sur la défiance organisée à l'égard de tout pouvoir. Elle ne cherche pas les gouvernants parfaits parce qu’ils n’existent pas. Elle construit des institutions capables de limiter les imperfections inévitables de tous les gouvernants.

Toute la grandeur de la démocratie réside précisément dans cette modestie. Elle ne prétend pas remettre le pouvoir aux meilleurs, elle organise les conditions dans lesquelles personne ne peut durablement confisquer le pouvoir. Cette intuition sera prolongée par Hannah Arendt, qui rappelle que la politique ne consiste pas à administrer une société comme on dirige une entreprise ou comme on applique une expertise scientifique. Elle naît de la pluralité humaine. Elle est l'espace où des citoyens égaux débattent, délibèrent et construisent ensemble un monde commun. Réduire la politique à la compétence, c'est précisément faire disparaître cette pluralité au profit d'une logique administrative. Jürgen Habermas développera la même idée sous une autre forme. Ce qui fonde la légitimité démocratique selon lui n'est pas l'exactitude technique d'une décision, mais la qualité de la délibération qui y conduit. Une décision peut être imparfaite sur le plan technique et néanmoins démocratiquement légitime parce qu'elle est issue d'un débat libre, contradictoire et ouvert. Inversement, une décision techniquement irréprochable peut être politiquement illégitime si elle est imposée sans discussion.

À la lumière de cette tradition philosophique, le problème du référendum proposé par le Président de la république apparaît sous un jour nouveau. Le véritable enjeu n'est pas de savoir si les citoyens comprennent spontanément toutes les subtilités d'un texte constitutionnel. Aucun peuple ne possède spontanément une telle culture juridique. Le véritable enjeu est de savoir si nos institutions créent les conditions d'une information honnête, d'une confrontation des arguments et d'une délibération publique suffisamment riche et éclairante pour permettre aux citoyens de se forger un jugement autonome. Autrement dit, le problème n'est pas le référendum comme tel, mais la qualité de l'espace public sénégalais qui le précède et dans lequel il prend place. Ce qui veut dire que si le débat est confisqué, si les médias sont verrouillés, si les intellectuels se taisent, et si les partis politiques renoncent à leur rôle pédagogique d’informer correctement le peuple de ce qui est en jeu, alors, oui, le référendum pourrait devenir un instrument de manipulation, voire une « escroquerie ». Mais ce ne serait pas parce que le peuple serait incompétent. Ce serait parce que les conditions mêmes qui lui auraient permis d’exercer son droit démocratique auront été faussées.

On peut voir dès à présent que la question du référendum, au fond, n’est qu'un cas particulier d'un problème politico-philosophique beaucoup plus vaste. À chaque époque renaît la tentation de retirer progressivement aux citoyens les décisions jugées trop complexes pour eux. Hier cette tentation prenait le visage du Philosophe-Roi, aujourd'hui celui de l'Expert ou du Technocrate. Demain, peut-être, celui des algorithmes et de l'intelligence artificielle qui décideront à notre place si on n’y prend garde. La démocratie n'a jamais consisté à prétendre que le peuple sait tout. Elle consiste à affirmer qu'aucun savoir, aussi sophistiqué soit-il, ne peut se substituer à la souveraineté de citoyens libres et égaux. C'est peut-être là la plus grande conquête de la philosophie politique moderne. Elle a cessé de demander qui mérite de gouverner pour s'interroger sur les institutions capables de garantir à chacun une égale participation au pouvoir, et de prévenir sa confiscation par quelque élite que ce soit. La souveraineté populaire ne signifie pas que le peuple détient toutes les connaissances. Elle signifie qu’aucun savoir ne peut légitimement se substituer à sa liberté politique. C'est cette distinction, essentielle entre l'expertise et la légitimité, qui me semble constituer le véritable enjeu du débat ouvert par l'article d'Ibrahima Malick Thioune.

Il faut s’aviser que les périodes de forte effervescence politique comme celui que nous connaissons en ce moment constituent toujours une épreuve pour les institutions, mais aussi pour les intellectuels. Ce sont des moments où le devoir de penser exige de résister aux passions partisanes, aux fidélités de camp et aux certitudes idéologiques pour soumettre les idées elles-mêmes à 6 la discussion critique. C'est dans cette confrontation libre des arguments, et non dans la soumission aveugle à des allégeances que se construit peu à peu une intelligence plus juste des enjeux communs, précisément parce que la démocratie ne progresse véritablement que lorsque les intellectuels acceptent de débattre entre eux avec exigence, liberté et respect mutuel. C'est à cette condition que le débat public peut s'élever au-dessus des affrontements partisans et contribuer à la formation d'une véritable raison civique, seule capable de purger la société de ses pathologies. On le sait, les démocraties meurent moins de leurs désaccords que de l'incapacité de leurs intellectuels à transformer ces désaccords en débats de raison, plutôt qu'en guerres des tranchées. La responsabilité de ceux qui pensent n'est pas d'amplifier les passions politiques, mais d'en élever le niveau en rappelant sans cesse que les principes sont plus durables que les circonstances, et que la recherche commune de la vérité vaut toujours mieux que la victoire momentanée d'un parti. 

Bado Ndoye 
Département de Philosophe -UCAD

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