La décision du ministère des Pêches d’autoriser exceptionnellement quatre licences à des navires industriels à accéder à la pêche démersale côtière continue d’alimenter la controverse dans le secteur halieutique sénégalais. Face aux critiques dénonçant un possible retour des licences industrielles dans les eaux côtières, le secrétaire général du Syndicat des travailleurs de la pêche et de l’aquaculture du Sénégal, Omar Dramé, défend une mesure « transparente » fondée, selon lui, sur des études scientifiques du CRODT et destinée avant tout à renforcer l’approvisionnement du marché national en poisson.
Comment interprétez-vous l’arrêté du 30 avril 2026 autorisant exceptionnellement quatre navires industriels à accéder à la pêche demersale côtière ?
Avant tout, je voudrais, au nom du Syndicat des travailleurs de la pêche et de l’aquaculture que je dirige, rappeler que nous sommes des acteurs du secteur, mais également des techniciens soucieux du développement socio-économique et de la durabilité du secteur. Ainsi, lorsqu’il y a des situations qui suscitent des tensions ou des polémiques dans le secteur, il est de notre devoir de rétablir la vérité. Je pense que toute cette polémique autour de l’attribution de ces licences repose sur une mauvaise interprétation, car cette procédure a été menée de manière transparente, sans aucune ambiguïté. Je rappelle qu’en 2006, les produits halieutiques commerciaux côtiers avaient été gelés sur recommandation du Centre de recherches océanographiques de Dakar-Thiaroye (CRODT), après une étude évaluant la surexploitation des ressources commerciales côtières. À la suite de cette étude, le ministère avait pris un arrêté pour suspendre l’accès à ces ressources pour tous les navires concernés. Je précise qu’il s’agissait de 84 navires qui, depuis 2006, n’avaient plus accès à ces produits, car ils étaient jugés surexploités. C’était une décision scientifique fondée sur les conclusions du CRODT. Entre-temps, parmi ces 84 navires, 34 ont quitté la flotte sans être remplacés.
Aujourd’hui, avec la nouvelle politique des autorités visant à approvisionner davantage le marché national, il faut comprendre que les populations se plaignent de ne plus trouver suffisamment de poisson sur les marchés. Cette raréfaction ne signifie pas forcément qu’il n’y a plus de poisson dans les eaux sénégalaises, mais plutôt que la majorité des poissons capturés est exportée. En effet, les entreprises de transformation exportent près de 80% de leur production, tandis que seulement 20% restent sur le marché local. Cela demeure insuffisant au regard des besoins des populations. C’est dans cette optique que le ministère des Pêches et de l’Économie maritime, sous l’orientation du gouvernement, a adressé une correspondance aux armateurs afin de leur demander d’approvisionner de manière suffisante le marché national en produits halieutiques. Tous les armateurs ont reçu cette circulaire.
Par ailleurs, le ministère avait demandé au CRODT de réévaluer la décision de 2006 concernant le gel des licences commerciales côtières. Une nouvelle étude a conclu qu’il existait actuellement un potentiel exploitable d’environ 3 000 tonnes de ces ressources. Dans ce contexte, le ministère a décidé de consulter les armateurs. Parmi eux, un seul a répondu favorablement à cette sollicitation. Il est important de préciser qu’il ne s’agit pas de nouvelles licences. Auparavant, cet armateur disposait déjà de licences de pêche commerciale profonde, c’est-à-dire pour des zones situées entre 12 000 et 20 000 milles.
Or, les Sénégalais consomment principalement les produits côtiers et non les espèces de pêche profonde. Il fallait donc procéder à un réaménagement de licence, autrement dit transformer une licence commerciale profonde en licence commerciale côtière afin de permettre un meilleur approvisionnement du marché local. Lorsque le dossier a été examiné par la commission compétente, celle-ci a donné un avis favorable. Cette commission comprend notamment la Primature, le ministère des Pêches, les forces armées, l’ANAM ainsi que toutes les parties prenantes concernées. Après l’avis scientifique favorable du CRODT, le ministère a donc suivi les recommandations et attribué ces licences. Je précise qu’il s’agit d’un dégel partiel limité à cinq licences. L’armateur concerné a obtenu un quota de 4 000 tonnes.
Mais pourquoi cette décision suscite-t-elle autant de réactions dans le secteur de la pêche ?
Cette décision ne devrait même pas susciter autant de réactions, dans la mesure où c’est avant tout la population qui en bénéficie. Tout le monde entend les plaintes des populations concernant la cherté du poisson et la rareté des produits halieutiques sur les marchés. La plupart des acteurs qui contestent actuellement cette mesure travaillent essentiellement pour l’exportation. Les pêcheurs vendent leurs captures aux mareyeurs, qui les revendent ensuite aux industries exportatrices. C’est cette logique d’exportation, beaucoup plus rentable financièrement, qui domine aujourd’hui. Cependant, ces acteurs oublient que les Sénégalais ont de plus en plus de difficultés à accéder aux produits halieutiques. Il ne devrait donc pas y avoir de polémique. Le Syndicat est là pour défendre le secteur dans sa globalité, et nous savons que l’attribution de ces licences s’est faite dans la transparence totale. Je rappelle également qu’il ne s’agit pas de nouvelles licences, mais d’un simple changement d’option. Les licences existaient déjà sous forme de licences commerciales profondes ; elles ont simplement été réorientées vers la pêche commerciale côtière.
En outre, la pêche artisanale n’a pas les capacités techniques pour exploiter ces ressources situées au-delà de certaines distances. Il faut des navires plus sophistiqués pour accéder à ces zones et approvisionner correctement le marché local. L’armateur bénéficiaire s’est engagé à respecter l’ensemble des charges fixées par l’État. Il prévoit même de construire des chambres froides dans plusieurs régions du Sénégal afin d’améliorer l’approvisionnement du marché national. Je pense que les populations accueilleront favorablement cette décision, car elle permettra d’avoir des produits plus accessibles et à des prix abordables. C’est cela l’objectif du gouvernement et du ministère. Toutes les réactions négatives observées autour de cette décision ne devraient donc pas avoir lieu, d’autant plus que tout le processus repose sur des études scientifiques menées par le CRODT, qui évalue régulièrement l’état des stocks halieutiques afin de déterminer si une ressource peut être exploitée ou doit être laissée au repos pour se régénérer.
Pensez-vous qu’il y a eu un changement dans la politique halieutique du gouvernement ?
Non, il n’y a pas eu de changement fondamental dans la politique halieutique du gouvernement. Depuis l’installation des nouvelles autorités, l’objectif principal est de lutter contre la raréfaction des produits halieutiques et de permettre aux populations d’accéder plus facilement au poisson. Le gouvernement a d’ailleurs suspendu l’accord de pêche avec l’Union européenne et, depuis l’arrivée des nouvelles autorités, aucune nouvelle licence de pêche n’a été attribuée.
Encore une fois, les licences concernées ici ne sont pas de nouvelles licences. Il s’agit simplement d’un changement d’option concernant des licences déjà existantes. L’armement concerné disposait déjà de licences de pêche profonde ; il bénéficie désormais de licences de pêche côtière afin d’approvisionner le marché local. Malheureusement, d’autres armateurs sollicités n’ont pas accepté cette orientation, car l’exportation demeure plus rentable financièrement. Aujourd’hui, environ 80% des produits halieutiques sont exportés, tandis que seulement 20% alimentent le marché local. Il devient nécessaire de rééquilibrer cette situation afin qu’une plus grande part de la production bénéficie aux populations sénégalaises. L’objectif du ministère est donc de rendre les produits halieutiques accessibles aux Sénégalais à des prix raisonnables.
Que recommandez-vous pour concilier impératifs économiques, protection des ressources et préservation des intérêts des pêcheurs artisanaux ?
Je pense qu’il est extrêmement important de poursuivre la révision du Code de la pêche de 2015, actuellement engagée par le ministère avec la participation des différents acteurs du secteur. Aujourd’hui, le secteur fait face à de nombreuses difficultés notamment la pêche illégale, la surpêche, le changement climatique, la pollution marine et la pression croissante sur les ressources halieutiques. Nous devons donc nous asseoir autour d’une même table afin de discuter de toutes ces problématiques et trouver ensemble des solutions durables. Il faut également renforcer les politiques d’aménagement des pêcheries et améliorer les mécanismes de repos biologique afin de permettre la régénération des ressources. Le secteur de la pêche n’appartient pas uniquement à certains acteurs ; il appartient à tous les Sénégalais. L’objectif principal doit rester l’accès des populations aux produits halieutiques. Il devient aussi nécessaire de revoir la politique d’exportation. On ne peut pas continuer à exporter 80% des produits alors que les populations locales peinent à se nourrir correctement.
Autrefois, cette politique d’exportation était justifiée par l’abondance des ressources, mais aujourd’hui le contexte a changé. Il faut donc réadapter les orientations du secteur. Le ministère des Pêches travaille justement dans ce sens : soutenir les initiatives permettant un approvisionnement régulier du marché national et privilégier les intérêts des Sénégalais avant ceux des entreprises étrangères qui exportent massivement les produits sans réel bénéfice pour les populations locales.