Le récit colonial consacré au résistant El Hadj Omar Tall demeure largement partial. Raconté presque exclusivement du point de vue du colonisateur, il occulte volontairement de nombreux aspects essentiels de cette figure majeure de l'histoire politique, religieuse et intellectuelle de l'Afrique de l'Ouest au XIXᵉ siècle.
Au-delà de cette mémoire tronquée, un autre pan de son héritage reste méconnu : celui de son immense patrimoine personnel, spolié par l'administration coloniale française. L'ampleur de ces biens est telle qu'aucun inventaire exhaustif n'a, à ce jour, été réalisé. Conservés sur le territoire français, ils sont dispersés dans une dizaine de collections, notamment au musée du Quai Branly-Jacques Chirac, comme l'explique Cheikh Oumar Sy, petit-fils d'El Hadj Omar Tall et ancien député à l'Assemblée nationale.
Nous avons rencontré Cheikh Oumar Sy à Dakar, au Musée Théodore Monod d'Art africain, en marge des Assises africaines de la démocratie, où il participait à un panel consacré à la restitution des œuvres et objets culturels spoliés par la colonisation française.
Selon lui, le récit colonial a volontairement réduit El Hadj Omar Tall à son engagement militaire, occultant sa dimension d'érudit, d'éducateur et de guide spirituel.
« La partie de l'histoire d'El Hadj Omar Tall qui n'est pas racontée, c'est sa dimension humaniste, celle de l'enseignant et de l'éducateur. Jusqu'à l'âge de 55 ans, il a consacré sa vie à transmettre le savoir. Pourtant, aujourd'hui, beaucoup ne connaissent de lui que l'image du jihad et de la guerre sainte.
On oublie qu'à l'âge de 25 ans, il a quitté son Fouta natal pour entreprendre un long voyage de formation. Il a séjourné trois à quatre ans à La Mecque afin d'approfondir ses connaissances de l'islam et de la théologie. Il s'est ensuite rendu en Égypte, en Libye, en Syrie, en Palestine, avant de parcourir une grande partie de l'Afrique.
Au cours de ces voyages, il a rencontré des rois, des érudits et de nombreux savants avec lesquels il a échangé sur la théologie islamique. Plusieurs lui ont offert des objets et des manuscrits qui ont nourri son œuvre. Il a consacré toute sa vie à l'apprentissage du Coran, à l'étude de la tradition prophétique et au soufisme.
Cette facette de sa personnalité a été totalement effacée par le récit colonial, qui a préféré en faire un homme sanguinaire ayant mené une guerre sainte contre les populations, sans jamais expliquer les véritables circonstances qui ont conduit à ces conflits ni rappeler qu'il a lui-même été attaqué avant de prendre les armes. C'est également dans ce contexte que tout son patrimoine a été saisi à Ségou. »
Cheikh Oumar Sy est également revenu sur une idée largement répandue concernant la restitution du sabre d'El Hadj Omar Tall. Contrairement à ce que beaucoup pensent, cette démarche n'a pas été initiée par l'État du Sénégal sous la présidence de Macky Sall.
Selon lui, les premières démarches remontent à l'époque du président François Mitterrand et ont été entreprises par Thierno Mountaga Tall, alors khalife général de la famille omarienne et petit-fils d'El Hadj Omar Tall.
« Aujourd'hui, beaucoup pensent que cette démarche a été initiée par l'État du Sénégal. Ce n'est pas exact. C'est Thierno Mountaga Tall, l'un des petits-fils d'El Hadj Omar Tall et khalife général de la famille omarienne, qui, après avoir appris qu'un des descendants d'El Hadj Omar reposant dans un cimetière en France risquait d'être incinéré lors d'un transfert de sépultures, a directement saisi le président François Mitterrand.
Il lui a demandé la restitution du corps d'Abdoulaye Tall, premier Sénégalais admis à l'École spéciale militaire de Saint-Cyr, capturé alors qu'il n'avait qu'une dizaine d'années avant d'être emmené en France. François Mitterrand a accepté cette requête. Le corps a été restitué avec les honneurs avant d'être rapatrié au Sénégal, où il a reçu les hommages dus à son rang. »
Au cours de cet entretien, Cheikh Oumar Sy apporte de nombreux autres éclairages sur l'histoire d'El Hadj Omar Tall, son héritage intellectuel, spirituel et matériel, ainsi que sur les enjeux contemporains de la restitution des biens culturels africains.
Suivez cette interview exclusive accordée à SenePlus TV.
Fred ATAYODI