Skip to main content
À Dakar, Francis Kéré bâtit autour d'un baobab
Le Goethe-Institut Dakar, inauguré le 18 avril, illustre le combat contre les héritages coloniaux : la terre compressée locale remplace le béton importé, la brise atlantique supplante la climatisation
 
ID
1004350
{"id":1004350,"title":"À Dakar, Francis Kéré bâtit autour d'un baobab","subheadline":"Le Goethe-Institut Dakar, inauguré le 18 avril, illustre le combat contre les héritages coloniaux : la terre compressée locale remplace le béton importé, la brise atlantique supplante la climatisation","image":"/sites/default/files/2026-04/Goethe-Institut.jpg","link":"/article/dakar-francis-kere-batit-autour-dun-baobab"}

(SenePlus) - Le premier Goethe-Institut construit sur mesure dans le monde a ouvert ses portes le 18 avril dans la capitale sénégalaise. Conçu par le Burkinabé lauréat du Pritzker Prize, le bâtiment de 1 670 m² illustre une approche radicale : refuser le béton et la climatisation au profit de la terre compressée et de la ventilation naturelle.

Quand Francis Kéré a découvert le terrain qui accueillerait le Goethe-Institut Dakar, il n'a pas vu un espace vide à remplir, mais une structure déjà présente. « Nous avions une parcelle, d'énormes arbres et parmi eux un immense baobab au centre », raconte l'architecte burkinabé dans un reportage de Bloomberg publié ce 23 avril 2026 et signé Katarina Hoije. Le baobab, symbole de vie et de rassemblement dans la tradition sénégalaise, est devenu le cœur du projet. « Si vous regardez attentivement, le bâtiment décrit un arc pour respecter les arbres », précise Kéré, qui a fait plier la structure pour éviter les racines de l'arbre géant.

Inauguré le 18 avril après deux jours de concerts et de festivités, ce centre culturel de quelque 1 670 mètres carrés constitue le premier établissement du réseau Goethe-Institut — qui compte plus de 150 antennes dans le monde — spécifiquement conçu pour ce usage. Il accueillera expositions, spectacles, cours de langue et événements publics, s'imposant comme un nouveau pôle culturel pour Dakar et la sous-région.

Mais c'est surtout sur le plan architectural que le projet marque les esprits. Kéré, premier lauréat africain du prestigieux Pritzker Prize en 2022, a radicalisé une approche forgée dès ses débuts. Originaire de Gando, un village de l'est du Burkina Faso, il se souvient avoir proposé de construire une école en briques de terre. « Le village se demandait pourquoi je n'utiliserais pas le béton et le verre, comme les constructeurs en Europe. Mais je savais que le béton nécessiterait la climatisation et Gando n'avait pas d'électricité à l'époque », rappelle-t-il selon Bloomberg.

À Dakar, la première sensation en entrant dans le bâtiment est celle d'une brise fraîche circulant dans l'espace. « Nous avons utilisé de la latérite et de la terre mélangées au ciment dans les briques, ce qui aide à maintenir un intérieur frais, comme un système traditionnel adapté à un bâtiment moderne », explique l'architecte. Ces briques de terre compressée, fabriquées à partir de matériaux extraits aux abords de Dakar, possèdent une masse thermique supérieure au béton, les rendant plus résistantes à la chaleur extérieure.

Un combat contre les préjugés

Le système de double toiture, dont un plafond intérieur surmonté d'un toit métallique en surplomb, similaire à celui conçu il y a 25 ans pour l'école primaire de Gando, complète le dispositif. Lorsque le toit supérieur chauffe au soleil, il évacue l'air chaud, améliorant la température intérieure. Des murs perforés permettent une ventilation croisée constante, exploitant la brise océanique atlantique toute proche.

« Dans mon village, nous avons toujours utilisé la terre », souligne Kéré. « Ce qui a changé n'est pas le matériau, mais sa réputation. » La boue a longtemps été négligée car perçue « comme un matériau pour les pauvres », déplore-t-il, ajoutant que « ce n'est pas parce que vous êtes riche que vous devez gaspiller l'énergie ».

Cette perception est héritée de la colonisation française, note Bloomberg, qui a introduit le ciment dans les méthodes de construction traditionnelles. Le béton, considéré comme plus résistant et facilement disponible, a progressivement remplacé l'argile. Kéré se souvient avoir construit une arche en briques de terre dans son village natal puis être monté dessus pour prouver sa solidité. « Ils ne voulaient pas venir », raconte-t-il. « Ils avaient peur qu'elle s'effondre. »

Pourtant, la construction en terre possède une longue tradition en Afrique de l'Ouest. Les villes de Bobo-Dioulasso au Burkina Faso et Djenné au Mali abritent des mosquées monumentales en terre : hautes structures sculptées en briques rouges compressées.

Une approche qui essaime

Nzinga Mboup, de l'agence d'architecture dakaroise Worofila, qui a collaboré avec Kéré sur la construction, estime que le projet dépasse sa fonction culturelle. « Ce n'est pas juste un autre bâtiment », affirme-t-elle. « Il se situe dans un lieu de passage, donc il devient partie prenante de la façon dont les gens comprennent ce que l'architecture à Dakar peut être. » Elle considère Dakar comme une ville où « l'urgence climatique et la connaissance des matériaux convergent dans l'architecture publique », citant un skatepark dans le quartier de Yoff et les Maisons de la Jeunesse comme faisant partie d'un « catalogue croissant de bâtiments contemporains en terre ».

Le Sénégal, qui ne représente qu'une infime part des émissions mondiales de gaz à effet de serre, figure parmi les pays les plus exposés aux impacts climatiques, dont l'érosion côtière, les inondations, la hausse des températures. Malgré cela, les normes de construction ont imposé du béton dans les fondations et structures porteuses en raison de l'exposition à l'érosion. Kéré a également dû installer la climatisation dans les salles de classe de l'étage supérieur, malgré les murs épais et le double toit.

Au-delà de Dakar, l'architecte multiplie les projets emblématiques : un nouveau parlement au Bénin inspiré par un arbre à palabres, une grande bibliothèque et centre culturel à Rio de Janeiro, le futur Las Vegas Museum of Art, son premier grand projet en Amérique du Nord. Au Burkina Faso, où une insurrection islamiste et la répression brutale de la junte ont tué des milliers de personnes et forcé des centaines de milliers à fuir, il développe le centre de formation et de recherche qu'il a fondé en 2018 près de son village. L'objectif : former 2 500 étudiants sur cinq ans à utiliser l'argile, le bois, la pierre et d'autres matériaux locaux pour construire avec une meilleure efficacité énergétique.

Lors d'une soirée récente, des rythmes mbalax et électroniques sénégalais ont rempli la cour du Goethe-Institut tandis que la foule se rassemblait sous le baobab illuminé, rafraîchie par la brise océanique. « Si nous ne commençons pas à réfléchir à des alternatives, nous échouerons en Afrique », prévient Kéré selon Bloomberg. « Regardez ce qui se passe autour de nous : une crise ici, un blocage là, et soudain le monde entier s'inquiète de manquer d'énergie. »

1004350
ID
1004350
Les critiques sont les bienvenues. Les attaques personnelles, les insultes et les propos injurieux seront supprimés.
1
2

Vos Articles Préférés de la Semaine

3