Promouvoir la science est une politique publique clairement énoncée par l’état du Sénégal. Cependant, le constat est plutôt consternant : les élèves ont d’énormes difficultés pour aborder ce domaine pointu de connaissance. En ces périodes d’examens, nous nous proposons de partager ces quelques réflexions au débat public.
DE LA NÉCESSITÉ DE REPENSER NOTRE RAPPORT AVEC LA CONNAISSANCE SCIENTIFIQUE
Dans nos contrées, enseigner la science se résume très souvent à une transmission de définitions, de formules, de théories sans beaucoup s'attarder sur l'historique de leur évolution, surtout le contexte de leur élaboration, notamment en termes de portée de la pensée. Ces approches font que nos élèves et étudiants ne sont pas habitués à suivre la naissance et la vie d'une théorie. Ils consomment surtout du prêt à porter. Ils ne sont pas suffisamment imprégnés de l'idée de paradigme dans la pratique scientifique. Ils sont plus dans le savoir et l'application d'une formule que dans l'esprit de la questionner, de la secouer. D'après Gaston Bachelard, philosophe des sciences du 20eme siècle, l'accès à la vérité scientifique n'est pas une simple accumulation de connaissances, mais une rupture douloureuse et permanente avec le sens commun, l'intuition et l'expérience immédiate.
Malheureusement, nous poussons nos élèves à entretenir un rapport de confiance absolue en les théories scientifiques, pour ne pas dire de croyance. Nous les leur présentons comme des vérités immuables, en ce sens qu'ils voient les calculs qu'elles permettent de faire et leurs résultats en termes d'applications. Ils développent ainsi une vision parcellaire dans leur façon d'aborder la connaissance scientifique, en lieu et place d'une approche globale plus pertinente.
D'ailleurs, en séries S1 ou S3, la crème du secondaire, des sujets aussi incontournables que les interactions fondamentales en physique ne sont abordés que de façon implicite. L'apprenant traite juste de phénomènes qui se rattachent à certaines d'entre elles, sans pour autant distinguer le domaine d'appartenance de chacun d'eux. Il juxtapose donc les notions sans disposer de feuille de route claire pour les unir. À cela s'ajoute le fait que des branches comme l'histoire et la philosophie des sciences tardent à naître dans nos universités. Ce manque de formation dans le cheminement historique de la pensée scientifique fait que nous ne sommes pas suffisamment outillés pour relever les défis de l'heure ! Nous ne sommes pas préparés à affronter les sujets de notre époque (intelligence artificielle, physique quantique, robotisation...). En effet, il est difficile d'influer sur une théorie si l'on ignore le contexte de sa naissance et les points saillants de son évolution.
De plus, les ondes qui prennent une part essentielle de l'espace audiovisuel de notre monde sont à peine abordées au secondaire. De ce fait, l'élève n'a pas le temps de les apprivoiser, de les maîtriser. Au lycée, il passe pratiquement la moitié de son temps à étudier la mécanique newtonienne (17ème siècle, 18ème siècle), au détriment de l'électromagnétisme qui explique l'essentiel des phénomènes du monde moderne. Et lorsqu'il l'aborde en terminale, la pression de l'examen et la taille colossale des contenus à voir ne lui permettent pas de se familiariser avec le concept. Il ne le manipule vraiment qu'au supérieur, avec tout le passif lié notamment à l'absence d'expérimentation qu'il faut combler. Il n'est clairement pas dans les meilleures dispositions de performer et d'apporter éventuellement sa touche à la discipline...
DE LA NÉCESSITÉ D'ACTUALISER LES PROGRAMMES
Les ateliers de rénovation des programmes d'enseignement gagneraient à troquer le caractère volumineux des contenus à des offres d'apprentissage plus pratiques, plus actuelles, sans omettre la place centrale que doit occuper la formation de l'esprit scientifique, seul garant de l'inventivité de nos futurs chercheurs. Ils gagneraient également à user de moins de temps pour les réformes de nos programmes d'enseignement.
Celui de sciences physiques date par exemple de 2008, il a donc plus de dixsept ans d'existence, c'est une période relativement importante dans un monde qui évolue à vitesse grand V. À titre d'illustration, en France, le cycle de vie d'un programme d'enseignement au lycée varie de cinq à dix ans. Pour une discipline donnée, il dépasse rarement cinq ans. De plus, la spécialisation est la tendance dans l'enseignement moderne. Nous tardons à orienter nos génies dans leur domaine de prédilection. Ainsi, nous les rendons moins compétitifs à l'échelle nationale et internationale. Et donc, très souvent, nous perdons malheureusement énormément de talents dans les choix très discutables de formation qu'on leur offre après le baccalauréat.
DE LA NÉCESSITÉ DE VULGARISER LA SCIENCE !
Par ailleurs, la rareté, voire l'absence d'outils de vulgarisation tels que des magazines, des revues, des émissions ou débats scientifiques dans notre espace public n'est pas pour faciliter la tâche aux potaches. Et pourtant nous avons à disposition un arsenal de moyens tels que les logiciels de simulation, les vidéos projecteurs, les tablettes et autres outils technologiques pour filmer, enregistrer, diffuser les expériences, à défaut de disposer du matériel pour les faire. C'est un secret de polichinelle, une observation (de façon directe, ou par image ou par vidéo) vaut mille mots. Certains établissements y arrivent mais c'est encore très insuffisant à l'échelle nationale. Nos moyens d'enseignement méritent une rénovation profonde, notamment pour former un citoyen prêt à aller à l'assaut de ce nouveau monde. Pendant que nous tardons à équiper nos établissements, ailleurs, le jeune élève s'habitue très tôt à l'outil scientifique. L'expérimentation, les sorties pédagogiques à travers des laboratoires, des usines et des sites scientifiques d'envergure sont dans sa routine scolaire. L'universalisation de la pratique scientifique est une condition sine qua non pour profiter de tout notre potentiel. Et dans cette optique, on gagnerait à repenser profondément notre approche dans l'élaboration de la connaissance scientifique, dans la fréquence d'évaluation des politiques publiques d'enseignement et dans la banalisation des sciences
Par Mouhamadou Diang Diallo
Professeur de Sciences Physiques au Lycée Darou Mouhty