La réception officielle de Macky Sall par le président de la République du Sénégal, Bassirou Diomaye Faye, il y a deux jours, et le soutien quelque peu inattendu de ce dernier à la candidature du Sénégalais au secrétariat général des Nations Unies permet naturellement d’évoquer le bilan contrasté du quatrième président du pays de la téranga. Il est difficile de nier les profondes transformations qu’a connues le pays sur le plan économique et structurel pendant les douze années de sa présidence, de 2012 à 2024. Dans le même temps, les questions démocratiques, les libertés publiques et l’évolution de la société sénégalaise ont nourri de vifs débats, tant au Sénégal qu’à l’étranger.
Un pays profondément transformé
Le premier élément qui ressort du bilan de Macky Sall est l’ampleur des investissements réalisés. Les grands chantiers se sont multipliés : autoroutes, routes nationales, ponts, modernisation du port, train express régional (TER), Bus Rapide Transit (BRT), nouvel aéroport international, universités, hôpitaux ou encore programmes d’électrification rurale, notamment grâce au solaire. Cette politique s’inscrivait dans le Plan Sénégal Émergent (PSE), destiné à faire entrer le pays dans une nouvelle phase de développement. À cela s’ajoute la découverte puis le démarrage de l’exploitation de gisements offshore de gaz et de pétrole, qui ouvrent des perspectives importantes pour les finances publiques, même si leurs retombées restent encore à confirmer dans la vie quotidienne des Sénégalais. Pour beaucoup d’observateurs, ces réalisations constituent l’héritage le plus tangible de Macky Sall : un Sénégal doté d’infrastructures modernes et mieux préparé à la croissance.
Un humanisme avéré
Un aspect non négligeable que la presse a cependant peu repris est l’humanisme de Macky Sall. En témoignent ses décisions tout au long de sa campagne et de ses mandats. Dès juillet 2011, il fait d’une jeune femme écrivaine handicapée physique sa conseillère en matière de handicap qu’il nomme, dès son élection à la magistrature suprême, conseillère spéciale en charge des personnes vulnérables. Par ailleurs, le premier décret d’application relatif à la délivrance de la carte d’égalité des chances de la loi d’orientation sociale sur le handicap sera signé par Macky Sall dès octobre 2012 alors que la loi avait déjà deux ans sans réelle exécution. Il montre également sa ferme intention de mettre les personnes handicapées au cœur de ses priorités en décidant de verser les droits d’auteur de son livre de souvenirs Le Sénégal au cœur à une organisation non gouvernementale dédiée au handicap intellectuel dont il a veillé personnellement à la faire reconnaitre d’utilité publique grâce à un décret présidentiel pris en 2017.
Une démocratie mise à l’épreuve
Ce bilan positif est cependant contrebalancé par des critiques récurrentes concernant la vie politique. Les poursuites judiciaires contre plusieurs figures de l’opposition, notamment Karim Wade puis Ousmane Sonko, ont été perçues par leurs partisans comme des instruments d’élimination politique, même si les autorités ont toujours affirmé agir dans le strict cadre de la justice. La controverse autour d’un éventuel troisième mandat, finalement abandonné en 2023, a également profondément divisé le pays. Les manifestations qui ont accompagné cette période ont fait plusieurs dizaines de morts et laissé des traces durables dans la société sénégalaise.
Une modernité économique, mais une société conservatrice ?
En 2012, Macky Sall apparaissait comme un dirigeant relativement modéré sur les questions sociétales, voire nettement moderne sur certains aspects.D'aucuns avaient cru discerner chez lui une volonté de mieux distinguer la sphère politique de l’influence religieuse et d’adopter un discours plus ouvert sur certaines libertés individuelles. « Les chefs religieux sont des citoyens comme tous les autres… En ce qui me concerne, il est exclu d’accorder des faveurs ou un statut particulier aux marabouts » avait-il déclaré entre les deux tours de l’élection présidentielle, marquant ainsi un courage politique manifeste. Très courageuse avait été également sa réponse à la question d’une journaliste européenne à propos de l’homosexualité : « Nous la gérerons de façon responsable avec toutes les forces vives qui sont mobilisées pour donner une société moderne au Sénégal. » Dans les faits, son exercice du pouvoir a montré les limites de cette ambition. Face au poids considérable des confréries musulmanes, des autorités religieuses et d’une opinion publique largement conservatrice, le président a progressivement adopté une ligne beaucoup plus circonspecte. Sur la question de l’homosexualité notamment, il a réaffirmé à plusieurs reprises que le Sénégal ne légaliserait pas les relations entre personnes du même sexe, rappelant que cette position reflétait les valeurs majoritaires de la société sénégalaise. Plus largement, l’influence du religieux est demeurée un élément incontournable de la vie politique nationale. C’est en effet sous son magistère, en 2016, que le livre de l’universitaire tunisienne Hela Ouardi, Les derniers jours de Muhammad, a été purement et simplement interdit, ce qui, dans un pays laïc, pose la simple question de la liberté d’opinion et d’expression. Beaucoup plus alarmants, certains choix de promotion de dignitaires religieux interpellent. L’arrestation en avril 2012 de Cheikh Béthio Thioune, sulfureux chef des Thiantacounes, puis le limogeage du ministre de l’Intérieur, Mbaye Ndiaye, en octobre de la même année, avaient tout pour rassurer l’observateur attentif. La mort de Cheikh Béthio, en 2019, mit fin définitivement à l’aspect judiciaire de l’affaire pour laquelle il avait été cependant condamné à dix ans de travaux forcés pour « complicité de meurtre ». Pourtant, et contre toute logique, on choisit son nom pour un boulevard de Dakar en 2023. Enfin, le 12 avril 2022, Macky Sall, bien mal avisé, nomme par décret Cheikh Ahmadou Kara Mbacké, « ambassadeur international pour la paix », et son conseiller personnel. Le choix de ce leader d’une milice aux agissements condamnables stupéfie. On peut donc légitimement s’interroger : la modernisation économique du Sénégal ne s’est-elle pas, en réalité, accompagnée d’un repli culturel et sociétal ?
Un soupçon de népotisme
Parmi les critiques adressées à Macky Sall figure également la place occupée par certains membres de son entourage familial au sein de l’appareil d’État. Son frère, Aliou Sall, a exercé d’importantes responsabilités politiques, notamment comme maire de Guédiawaye et surtout comme directeur général de la Caisse des dépôts et consignations. Son nom a par ailleurs été associé à la controverse liée aux contrats pétroliers révélée en 2019, même si les différentes procédures n’ont pas établi de responsabilité pénale à son encontre. A la tête de la commune de Saint-Louis, Mansour Faye, beau-frère du président, a quant à lui occupé plusieurs portefeuilles ministériels de premier plan (Hydraulique, Développement communautaire, Infrastructures), devenant l’une des figures les plus influentes des gouvernements successifs. Pour certains, cette concentration de responsabilités entre les mains de proches du chef de l’État a alimenté l’image d’un pouvoir marqué par le népotisme et la personnalisation de l’exécutif. Au-delà de leur légalité, ces choix ont nourri un débat sur l’exemplarité de la gouvernance et sur la nécessité, dans une démocratie, d’éviter toute confusion entre les liens familiaux et l’exercice du pouvoir.
Une majorité mobilisée sur les enjeux électoraux
Macky Sall a souvent demandé à ses ministres de s’investir directement dans les élections locales, beaucoup d’entre eux étant eux-mêmes candidats à la mairie ou à la présidence de collectivités territoriales. Cette stratégie visait à renforcer l’ancrage territorial de la majorité présidentielle et à faire des membres du gouvernement les principaux relais politiques du pouvoir. Mais elle a également eu des effets pervers. En étant constamment engagés dans des campagnes électorales locales, certains ministres ont donné le sentiment de consacrer une part importante de leur énergie à la préservation de leurs bases politiques, au détriment de leurs responsabilités nationales. Cette confusion entre les fonctions gouvernementales et les ambitions électorales locales a nourri les critiques sur une gouvernance davantage tournée vers la consolidation du pouvoir que vers le pilotage des politiques publiques.
Les boulevards Macky Sall : une maladresse symbolique ?
Parmi les épisodes qui ont suscité des critiques figure la décision de donner le nom de Macky Sall à un boulevard de Saint-Louis en septembre 2023, débaptisant alors le boulevard Général de Gaulle, l’homme qui avait pourtant permis au Sénégal d’accéder enfin à la souveraineté nationale, puis à Dakar un mois plus tard alors qu’il était encore président en exercice. Si cette pratique n’est évidemment pas interdite, elle a été jugée par beaucoup comme prématurée, voire contraire à une certaine tradition républicaine qui consiste à laisser l’Histoire apprécier l’action d’un chef d’État avant de lui rendre hommage. Aucun chef d’Etat sénégalais n’avait encore, semble-t-il, usé de cette prérogative inhabituelle. Sans constituer un enjeu politique majeur, cette décision a alimenté les accusations de personnalisation du pouvoir et a pu apparaître comme une faute de communication dans un contexte politique déjà très tendu.
Un héritage contrasté
Au terme de son mandat, Macky Sall laisse un Sénégal objectivement plus moderne, doté d’infrastructures que peu de pays de la région possèdent et bénéficiant de nouvelles perspectives économiques grâce aux ressources énergétiques. Mais il laisse aussi une démocratie fragilisée par une forte polarisation politique, des tensions institutionnelles et un débat toujours ouvert sur l’équilibre entre développement économique, libertés publiques et poids des traditions religieuses. Son héritage dépendra en grande partie de deux questions : les revenus du pétrole et du gaz permettront-ils une amélioration durable des conditions de vie des Sénégalais ? Et les institutions démocratiques sortiront-elles renforcées ou affaiblies des crises politiques qui ont marqué la fin de sa présidence ? L’histoire retiendra sans doute Macky Sall comme un bâtisseur, mais aussi comme un président dont les ambitions modernisatrices se sont heurtées aux réalités politiques, sociales et religieuses du Sénégal qu’il n’ a pas voulu ou su affronter.