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Par Moustapha Fall
Diomaye Faye, entre la mystique du pouvoir et le pouvoir des mystiques
EXCLUSIF SENEPLUS - Depuis des siècles, philosophes, historiens et sociologues s'interrogent sur une question fondamentale : le pouvoir révèle-t-il la véritable nature de l'homme ou transforme-t-il profondément celui qui l'exerce ?
 
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1006807
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1-M. Diomaye Faye: l’homme, le projet et les pièges du système 

À bien analyser la situation, peu de Sénégalais-es auraient imaginé le tournant politique que connaît aujourd’hui le pays avec celui en qui une grande partie de la nation avait placé son espoir. L’élection de M. Bassirou Diomaye Faye symbolisait, pour beaucoup, l’ouverture d’une nouvelle page de l’histoire politique du Sénégal et la promesse d’une rupture avec des pratiques héritées de l’indépendance. Le Pastef, porté par son leader charismatique M. Ousmane Sonko, semblait incarner cette aspiration profonde au changement. En désignant Bassirou Diomaye Faye comme candidat à l’élection présidentielle, M. Sonko faisait un choix audacieux. Ce choix reposait moins sur le charisme personnel de Diomaye que sur les qualités de fidélité, de discrétion, de rigueur et d’abnégation qu’il lui reconnaissait.

Pour rappel, durant la campagne présidentielle, le slogan «Sonko mooy Diomaye, Diomaye mooy Sonko » s’était imposé dans l’imaginaire collectif. Aux yeux de nombreux citoyens et citoyennes, les deux hommes ne faisaient qu’un, au point de conduire à l’élection du plus jeune président de l’histoire politique du Sénégal. Courtois, réservé et doté d’une réelle capacité d’écoute, M. Bassirou Diomaye Faye ne correspondait pourtant pas au profil traditionnel des grands leaders charismatiques. Mais la confiance que lui témoignait M. Ousmane Sonko avait suffi à convaincre une large majorité de Sénégalais de lui confier les destinées du pays. Or, quelques mois seulement après son accession au pouvoir, des interrogations émergent au sein d’une partie de l’opinion publique, mais aussi parmi certains responsables du Pastef. 

Les changements opérés tous azimuts dans l’organisation du pouvoir, les remaniements successifs, les nominations controversées ainsi que les départs de plusieurs responsables ne cessent d’alimenter les interrogations sur la trajectoire prise par le régime de M. Bassirou Diomaye Faye. Ce qui devait incarner une rupture historique avec les anciennes pratiques politiques semble, aux yeux d’une partie croissante de l’opinion publique, prendre les contours d’une continuité inattendue. Les décisions prises depuis l’accession au pouvoir, loin de rassurer les partisans du changement, nourrissent le sentiment d’un éloignement progressif par rapport aux engagements qui avaient suscité une immense espérance populaire. La visite éclair de M. Macky Sall, intervenue dans un contexte déjà marqué par les alliances et contre-alliances, les licenciements de directeurs généraux et une succession de nominations, a été vécue par certains comme le symbole le plus frappant de cette rupture avec l’esprit initial du projet porté par le Pastef. Pour ceux qui avaient cru à une refondation profonde de la gouvernance publique, la question n’est plus seulement celle des choix stratégiques du président de la République ; elle est celle de la fidélité à la parole donnée et au mandat moral reçu du peuple.

Face à ce qui apparaît comme un renversement de perspective, plusieurs interrogations s’imposent :

  • M. Bassirou Diomaye Faye a-t-il été vaincu par le système qu’il prétendait transformer ? La machine du pouvoir aurait-elle finalement absorbé celui qui était censé la réformer ? Car l’histoire politique montre souvent que les structures de domination survivent aux hommes qui arrivent avec la promesse de les combattre.
  • Le président de la République a-t-il perdu de vue que son élection ne reposait pas uniquement sur sa personne, mais sur une promesse collective de rupture, de justice et de souveraineté ?
  • Les compromis nécessaires à l’exercice du pouvoir ne sont-ils pas en train de devenir des renoncements qui fragilisent l’idéal initial ?
  • S’est-il laissé enfermer dans les influences et les conseils d’un environnement politique où les intérêts particuliers risquent de prendre le pas sur l’intérêt général ?

Dans une lecture spirituelle inspirée du Coran, certains pourraient même s’interroger sur le poids des mauvaises influences, évoquées dans la sourate An-Nâs (114) à travers l’image du « mauvais conseiller furtif qui souffle le mal dans les cœurs des hommes ».

D’autres pourraient y voir les épreuves symboliques évoquées dans la sourate Al-Falaq (113), notamment l’image de « celles qui soufflent sur les nœuds ».Et selon certaines représentations traditionnelles sénégalaises, le président pourrait apparaître comme un homme placé entre des forces contradictoires, symboliquement pris entre le marteau des Pangool et l’enclume des Lamanes du Sine-Saloum.

Mais au-delà des symboles, une interrogation politique demeure : M. Bassirou Diomaye Faye est-il encore le visage de la rupture promise ou est-il devenu, malgré lui, l’incarnation d’une continuité que le peuple pensait avoir définitivement dépassée ?

Autant les interrogations sont nombreuses, autant les réponses, même si nous ne pouvons y répondre avec certitude, peuvent varier et offrir des pistes de réflexion selon les contextes, les sensibilités politiques et les appartenances idéologiques. Peut-être que, dans d’autres espaces culturels éloignés du monde occidental, ces interrogations ne se formuleraient pas de la même manière ou recevraient une autre interprétation. Autrement, ce qui est parfois qualifié d’« irrationnel » pourrait être considéré ailleurs comme une tentative de comprendre les profondeurs de la psyché humaine face au pouvoir, dimensions auxquelles il est souvent difficile d’apporter des réponses définitives. Il est évident que, dans certaines sociétés occidentales, un président ou une président-e élue(e) sur la base d’un projet politique clairement défini, présenté au peuple et pour lequel de jeunes vies humaines ont été sauvagement sacrifiées sans que justice soit rendue, ne pourrait s’en détourner sans provoquer un profond sentiment de haute trahison. Dans cette perspective, certains électeurs et certaines électrices considèrent difficilement compréhensible qu’un président élu sur une promesse de rupture puisse, une fois au pouvoir, recevoir un ancien chef d’État comme Macky Sall, dont le règne, entre 2021 et 2024, reste associé, pour une partie de l’opinion publique, aux événements tragiques ayant entraîné la mort de jeunes Sénégalais lors de manifestations confrontées aux forces de défense et de sécurité. Et alors… « Quel Attila : là où Macky Sall passe, un morceau du Sénégal trépasse. »

2- M. Diomaye Faye face au miroir du pouvoir mystique

Depuis des siècles, philosophes, historiens et sociologues s'interrogent sur une question fondamentale : le pouvoir révèle-t-il la véritable nature de l'homme ou transforme-t-il profondément celui qui l'exerce ? 

Cette interrogation prend une dimension particulière au Sénégal en raison du poids des représentations religieuses, des croyances populaires ainsi que de la place qu'occupent, dans certains discours, la mystique et le maraboutage dans la vie politique. Cette lecture diffère naturellement selon les sensibilités politiques, les convictions religieuses et les interprétations sociales de la situation. Pour certains, il s'agit simplement d'un processus normal de confrontation aux réalités du pouvoir. Pour d'autres, il existe une rupture entre l'homme investi d'un mandat historique et le projet politique qui a porté son accession à la présidence. Dans cette dernière lecture, les changements observés ne seraient pas seulement le fruit de choix stratégiques de gouvernance, mais les signes d'un éloignement progressif par rapport à l'idéal de rupture qui avait mobilisé une grande partie de la population. Cet éloignement, perceptible à travers les actes posés par le président de la République, donnerait le sentiment d'un décalage entre son univers intérieur et son univers extérieur. En confondant le projet avec sa propre personne, le pouvoir que lui confère son décret avec le décret de son pouvoir, il pourrait croire détenir la force du pouvoir, alors que la véritable force du droit demeure toujours liée au peuple.

Les citoyens n'ont pas seulement voté pour un homme ; ils ont voté pour une vision, un projet et une promesse de transformation politique systémique, fondée sur la souveraineté dans toutes ses dimensions. Or, un président élu sur un projet clairement défini ne saurait, une fois au pouvoir, s'en éloigner au point de donner le sentiment d'abandonner les engagements qui avaient fondé sa légitimité. Ainsi, deux hypothèses peuvent être formulées : soit le pouvoir révèle la véritable nature de M. Diomaye Faye, soit M. Diomaye Faye révèle sa véritable nature à travers l'exercice du pouvoir. Dans les deux cas de figure, il demeure extrêmement difficile de comprendre la logique qui conduit à rapprocher les adversaires d'hier tout en créant de nouveaux hiatus politiques, au risque d'alimenter l'idée d'une volonté d'affaiblir ou d'isoler M. Ousmane Sonko.

La rencontre entre Macky Sall et le président de la République au Palais constitue, pour certains observateurs, un symbole particulièrement fort qui défie les logiques politiques habituelles, compte tenu du poids mémoriel des événements tragiques survenus durant les dernières années du précédent régime. Au-delà des faits politiques immédiats, des actes posés et des supputations récentes, c'est toute la relation entre les principes et les valeurs, le pouvoir et l'humilité, la mémoire individuelle et la mémoire collective, la foi et la croyance, l'égoïsme et la générosité, l'honnêteté et la malhonnêteté, l'intérêt individuel et l'intérêt général, la vérité et le mensonge, ainsi que les promesses électorales et les attentes populaires qui se trouve aujourd'hui placée au cœur du débat national.

En définitive, il convient de rappeler que l'arc de la morale universelle peut parfois être infléchi par les soubresauts du mensonge, de l'opportunisme et de l'hypocrisie. Pourtant, il tend toujours vers la justice et la vérité. Dans une parabole, Dieu rappelle le triomphe inéluctable de la vérité sur le mensonge en ces termes :« Quant à l'écume, elle disparaît, rejetée au rebut, tandis que ce qui profite aux hommes demeure sur la terre. » (Sourate Ar-Ra'd, 13:17). À l'image de la mer qui, dans son mouvement éternel, rejette son écume afin de préserver la pureté de ses profondeurs, l'âme du projet Pastef, solidement enracinée dans un pacte de fidélité avec son peuple et fondée sur la vérité, saura, avec le temps, se débarrasser de toutes les scories susceptibles d'entraver sa marche historique vers la souveraineté. L’écume peut parfois recouvrir la surface des eaux, mais elle ne saurait jamais altérer la profondeur de l'océan. De même, les soubresauts, les épreuves et les contingences du moment ne pourront effacer la force d'un idéal lorsqu'il demeure porté par un leadership patriote, fidèle à ses engagements, animé par une conviction collective et soutenu par l'aspiration profonde d'une jeunesse à transformer son destin.

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