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Eau et diplomatie la Suisse à l’avant-garde d’une paix qui coule de source
Portée par une diplomatie de la coopération plutôt que celle de la contrainte, la Suisse s’est progressivement imposée comme l’un des acteurs centraux des débats internationaux sur l’eau.
 
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Portée par une diplomatie de la coopération plutôt que celle de la contrainte, la Suisse s’est progressivement imposée comme l’un des acteurs centraux des débats internationaux sur l’eau. À travers l’initiative Blue Peace, elle défend une approche qui fait de la ressource hydrique non pas un motif de rivalités, mais un levier de dialogue, de stabilité et de paix.

Dans un contexte marqué par l’aggravation des stress hydriques, la montée des tensions transfrontalières et le retard préoccupant dans la réalisation de l’ODD 6, cette interview de Madame Tamara Mona, Ambassadrice de Suisse au Sénégal, éclaire les fondements politiques, stratégiques et opérationnels de cet engagement. Elle interroge aussi la capacité des cadres multilatéraux actuels à transformer les discours en actions concrètes, notamment à l’approche de la Conférence des Nations unies sur l’eau de 2026.

Comment expliquez-vous que la Suisse, pourtant largement épargnée par le stress hydrique, ait fait de l’eau un axe structurant de sa diplomatie et de son engagement international ?

La Suisse est un petit pays, mais elle est riche en expérience sur les eaux transfrontalières : plusieurs de ses rivières et lacs sont partagés avec ses voisins. Cette réalité nous a appris qu’une ressource partagée peut être source de conflit… ou de coopération durable. La Suisse a choisi la seconde voie : l’eau devient un levier de dialogue, de stabilité et de paix. Ce choix s’inscrit dans une diplomatie de la coopération plutôt que de la contrainte, et se traduit par des initiatives concrètes et des partenariats avec des acteurs spécialisés, parmi lesquels le Geneva Water Hub joue un rôle central.

 Bien que la Suisse dispose d’abondantes ressources en eau, elle dépend largement de l’eau utilisée à l’étranger pour produire les denrées alimentaires et les biens qu’elle importe. Cette « eau virtuelle » représente près de 80 % de l’empreinte hydrique nationale, ce qui confère à notre pays une responsabilité globale dans la gestion durable de l’eau. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles l’eau occupe une place centrale dans notre engagement international. Ressource par nature transfrontalière, l’eau ne se prête ni à une approche individualiste ni à une gestion isolée : elle circule, relie et dépasse les frontières humaines.

 [Le Geneva Water Hub, centre de compétence unique qui allie recherche, formation, diplomatie et mise en pratique sur le terrain pour promouvoir l’eau comme instrument de paix, joue un rôle central en combinant recherche, diplomatie et formation pour prévenir les conflits liés à l’eau. En Afrique de l’Ouest, il soutient des dialogues transfrontaliers autour des bassins sénégalais et gambien avec l’OMVS et l’OMVG, renforce les plateformes régionales comme le « Pôle Eau Dakar », et accompagne des projets en Mauritanie pour améliorer la gouvernance locale de l’eau et favoriser la cohésion sociale.]

 La Suisse est à l’origine de l’initiative Blue Peace. Quelle vision politique et diplomatique sous-tend cette approche de l’eau comme outil de paix ?

Blue Peace traduit une vision simple mais ambitieuse : transformer l’eau d’un facteur de rivalités potentielles en un instrument de dialogue et de coopération. Dans de nombreuses régions du monde, le partage de la ressource peut être source de tensions. Blue Peace propose l’inverse : utiliser l’eau comme un espace de confiance entre États, communautés et secteurs. Il s’agit d’un projet profondément diplomatique, qui combine science, gouvernance et coopération internationale pour faire de l’eau un bien public au service de la paix.

 Cela passe par le renforcement des institutions locales, le partage de données et la diplomatie scientifique. Sur le terrain, cette approche est soutenue notamment par le Blue Peace Financing, géré en partenariat avec l’UNCFD (United Nations Capital Development Fund), qui finance des projets de coopération transfrontalière en Afrique de l’Ouest, notamment avec l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Gambie (OMVG).

 A cet égard, je tiens à rappeler combien la Suisse et le Sénégal partagent une vision largement commune du rôle de l’eau comme vecteur de paix, de stabilité et de coopération. Cette proximité se reflète dans nos positions communes ou complémentaires lors des conférences onusiennes sur l’eau, des débats du Conseil de sécurité sur le climat et la sécurité, ainsi que dans les discussions relatives à l’Agenda 2030 et à l’ODD 6.

 Dans quelle mesure l’expérience suisse de gestion concertée des eaux transfrontalières fonde-t-elle une responsabilité particulière vis-à-vis des régions du monde où l’eau devient un facteur de tensions et de conflits ?

Responsabilité, peut-être ; expérience utile, certainement. Ce que la Suisse peut apporter avant tout, ce sont des méthodes, des institutions et des exemples concrets montrant qu’une gestion partagée profite à tous. Cela ne signifie pas transposer un « modèle suisse », mais mettre à disposition des outils qui permettent à d’autres régions, au Sahel, au Moyen-Orient ou en Asie centrale, de bâtir leurs propres mécanismes de coopération sur l’eau. Le modèle suisse montre qu’une gestion de l’eau peut être à la fois locale, participative et hautement coordonnée, sans centralisation excessive. Cette approche favorise la prévention des conflits, la résilience climatique et une gestion durable des ressources.

 La Suisse considère-t-elle que son engagement sur les enjeux mondiaux de l’eau relève avant tout d’un impératif de solidarité internationale, ou d’une anticipation stratégique des risques globaux liés aux crises hydriques ?

Les deux sont indissociables. Il y a un impératif de solidarité : l’accès à l’eau est un droit humain essentiel et une condition du développement. Mais il y a aussi une lecture stratégique : l’eau est devenue un enjeu de sécurité globale. Mal gérée, elle peut alimenter des tensions, des conflits, des migrations ou des crises économiques. Bien gérée, elle favorise la stabilité. Agir aujourd’hui, c’est prévenir les crises de demain.

 La diplomatie de l’eau ou « hydrodiplomatie », que nous promouvons, vise à anticiper ces risques en créant des institutions et des mécanismes de coopération avant qu’une crise n’éclate. C’est exactement ce que nous faisons avec des partenaires internationaux, des institutions régionales et des projets concrets de Blue Peace.

  Pourquoi la question de l’eau est-elle aujourd’hui considérée comme un facteur majeur de conflits et d’instabilité, notamment dans les régions arides ?

 La question de l’eau est aujourd’hui un facteur majeur de conflits et d’instabilité, en particulier dans les régions arides, parce que la pression sur cette ressource augmente plus vite que les capacités de gestion existantes. Le changement climatique, la croissance démographique, l’urbanisation rapide et la demande agricole croissante créent une équation complexe : il y a de plus en plus de besoins pour une ressource limitée.

 Lorsque les institutions sont fragiles et que la coopération transfrontalière est insuffisante, l’eau devient un objet de compétition, et ce que l’on appelle souvent des « conflits de l’eau » sont en réalité des conflits de gouvernance. La ressource en elle-même n’est pas la cause directe du conflit ; c’est le manque de cadres de gestion, de dialogue et de planification partagée qui transforme la rareté en tension.

 Dans ce contexte, des mécanismes de coopération sont essentiels pour prévenir les crises. C’est le rôle des organisations de bassin que la Suisse soutient, comme l’OMVS pour le fleuve Sénégal ou l’OMVG pour le fleuve Gambie. Ces structures permettent aux pays riverains de planifier ensemble, partager équitablement les ressources et développer des projets communs, réduisant ainsi les risques de conflits. Ces expériences montrent que la coopération et la bonne gouvernance sont les meilleurs remparts contre les tensions liées à l’eau, transformant ce qui pourrait être une source de conflit en un vecteur de stabilité et de développement.

 Peut-on dire que l’eau est devenue un enjeu stratégique mondial au même titre que l’énergie ou la sécurité alimentaire ?

Oui, l’eau est aujourd’hui un enjeu stratégique mondial, au même titre que l’énergie ou la sécurité alimentaire. Elle irrigue toutes les sphères de nos sociétés : l’agriculture, la santé, l’énergie, l’industrie et la biodiversité. Sans une gestion efficace de l’eau, il n’y a ni production alimentaire durable, ni énergie stable, ni développement économique ou social. La différence avec d’autres ressources critiques, c’est que l’eau n’a pas de substitut : elle est indispensable à la vie et à l’économie.

Cette réalité est particulièrement visible en Afrique de l’Ouest. Par exemple, dans le bassin du fleuve Sénégal, la coopération entre les pays membres de l’OMVS garantit l’irrigation agricole, la production d’électricité et l’accès à l’eau potable pour des millions de personnes.

 Dans la perspective de la Conférence des Nations unies sur l’eau de 2026, comment l’expérience suisse peut-elle nourrir les discussions sur la gouvernance transfrontalière de l’eau ?

La Suisse peut contribuer par des solutions très concrètes : institutions de bassin, mécanismes d’échange de données, systèmes d’alerte, participation des usagers, diplomatie scientifique. Cela peut paraître technique, mais ce sont précisément ces dispositifs qui permettent à la coopération de durer. L’objectif est de nourrir la Conférence de 2026 avec des approches qui se traduisent par des résultats tangibles.

 La réunion de haut niveau de Dakar intervient à un moment où le monde accuse un retard important dans la réalisation de l’ODD 6. En quoi cette rencontre peut-elle réellement infléchir la trajectoire actuelle et éviter que l’objectif ne soit repoussé au-delà de 2049 ?

Dakar peut jouer un rôle d’accélérateur si elle permet d’aligner le politique, le financier et le technique. Beaucoup d’initiatives existent, mais elles manquent de coordination, de visibilité ou de moyens. En réunissant États, organisations internationales, acteurs privés et société civile, Dakar peut contribuer à transformer des engagements politiques en feuilles de route concrètes. C’est indispensable pour voir l’ODD 6 devenir un engagement tangible et non un objectif repoussé dans le temps.

 La réunion de Dakar se veut inclusive et multipartite, intégrant États, société civile, jeunes, collectivités locales et secteur privé. Comment garantir que cette diversité d’acteurs se traduise par des engagements opérationnels et mesurables, et non par de simples déclarations d’intention ?

 L’inclusivité n’est pas un objectif en soi ; elle est un moyen. Elle devient efficace lorsqu’elle s’accompagne de mécanismes de suivi et de responsabilisation. La qualité d’une conférence se mesure moins aux déclarations finales qu’à ce qui change après. À Dakar, États, société civile, jeunes, collectivités locales et secteur privé participeront à des dialogues structurés autour de six thèmes majeurs. C’est l’ambition de Dakar.

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