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Par Vieux Savané
L’identité n’a pas de couleur
N’en déplaise aussi bien à Éric Zemmour qu’à Ousmane Sonko, les joueurs de l’équipe de France sont Français parce qu’ils se revendiquent comme tels, parce qu’ils le sont juridiquement et parce qu’ils portent avec fierté les couleurs de leur pays
 
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«Ce n’est qu’un match de football, mais pour avoir une lecture politique de ce match, quel que soit le vainqueur, c’est l’Afrique qui aura battu l’Afrique.» C’est en ces termes qu’Ousmane Sonko s’exprimait lundi dernier sur les antennes de France 24 et de RFI. Selon lui, «la configuration de l’équipe nationale française» serait le symbole du dynamisme démographique du continent africain et devrait conduire les Africains à mieux « connaître » et à «assumer» leur valeur.

Une telle déclaration est à la fois contestable dans son fond et préoccupante dans ce qu’elle révèle d’une certaine conception de l’identité. Derrière cette lecture apparemment valorisante de l’Afrique se profile en effet une vision profondément racialisée de l’appartenance nationale.

N’en déplaise aussi bien à Éric Zemmour qu’à Ousmane Sonko, les joueurs de l’équipe de France sont français parce qu’ils se revendiquent comme tels, parce qu’ils le sont juridiquement et parce qu’ils portent avec fierté les couleurs de leur pays. Leur nationalité ne se mesure par conséquent ni à leur couleur de peau, ni à l’origine de leurs ancêtres.

Au terme de la victoire de la France face au Sénégal (3-1), mardi 16 juin, le capitaine de l’équipe, Kylian Mbappé, a d’ailleurs rappelé avec une remarquable clarté ce qui le motive. « Je joue, a-t-il souligné, pour marquer l’histoire de mon pays et faire en sorte que mon équipe soit en finale et gagne la Coupe du monde. » Il dit « mon pays », dans une formulation sans ambiguïté. Une manière de faire comprendre que personne ne peut confisquer à autrui son histoire, son identité ou son sentiment d’appartenance pour lui imposer des catégories idéologiques ou des présupposés raciaux.

La « lecture politique » de Sonko est d’autant plus regrettable qu’elle surgit dans l’espace du football, l’un des rares domaines où l’Afrique, et particulièrement le Sénégal, a précisément réussi grâce à une démarche pragmatique, méthodique et inscrit sur le long terme. Détection des talents, académies sport-études, formation locale, partenariats internationaux, accompagnement des jeunes catégories. Un travail de fond est ainsi mené avec constance, depuis plusieurs décennies, loin des slogans et des postures. Des joueurs formés sur le continent évoluent aujourd’hui dans les plus grands championnats d’Europe, d’Asie et d’Afrique. Ils illustrent une réalité nouvelle, à savoir que nous ne sommes plus seulement à l’ère de la fuite des cerveaux, mais également à celle de leur circulation. Les talents se forment ici, s’enrichissent ailleurs et contribuent ensuite au rayonnement de leur pays d’origine.

Dans ces conditions, vouloir réduire l’appartenance nationale à la couleur de peau constitue dès lors une dérive intellectuelle préoccupante. Ni le nom, ni la pigmentation, ni l’origine supposée ne suffisent en effet à définir une identité, celle-ci n’étant ni figée ni monochrome puisqu’elle se construit au croisement des héritages, des expériences vécues, des rencontres et des choix individuels. Elle est mouvement, échange, métissage et ouverture. La réduire à une essence raciale revient à en nier la complexité.

Une telle conception enferme les individus dans des catégories arbitraires et les prive de la richesse des appartenances multiples qui constituent leur singularité. À terme, cette lecture essentialiste nourrit davantage les logiques d’exclusion et de repli qu’elle ne contribue à renforcer la cohésion sociale ou le sentiment d’appartenance collective.

Il s’y ajoute que cette manière de penser renvoie à un imaginaire dont l’Afrique devrait précisément chercher à se libérer. C’est le lieu de se souvenir d’Ousmane Sonko accusant un de ses contradicteurs de mentir « jusqu’à se carboniser » avant d’ajouter : « Il est tout noir à cause de ses mensonges ». Derrière l’anecdote se dessine ainsi une représentation où la couleur de peau continue d’être mobilisée comme un marqueur moral ou symbolique.

A l’évidence, le nouveau président de l’Assemblée nationale du Sénégal qui continue à regarder les individus à travers le prisme de la « couleur » plutôt qu'à travers celui de la citoyenneté, a bien intériorisé les préjugés racistes opposant « le caractère inférieur, néfaste, dangereux ou repoussant » de la couleur noire à « la blancheur » qui s’érige en « indice de normalité et d’universalité »1

Et puis, de quelle Afrique parle-t-on exactement ? Il va s’en dire que l’invocation permanente de « l’Afrique » comme une réalité homogène permet souvent d’éviter les questions qui dérangent. Comme l’a récemment souligné le richissime industriel nigérian Aliko Dangote, il est parfois plus difficile pour un Africain de voyager à travers le continent que vers d’autres régions du monde. Il affirmait avoir besoin d’une trentaine de visas pour circuler sur le continent, relançant ainsi le débat sur la libre circulation des personnes et l’intégration économique africaine. Que dire également des violences xénophobes récurrentes en Afrique du Sud ? Des tensions persistantes liées au M23 dans l’Est de la République démocratique du Congo ? Des barrières administratives, politiques, économiques et parfois psychologiques qui continuent de fragmenter le continent ?

Alors que les proclamations panafricanistes abondent, les réalisations, elles, demeurent souvent modestes. Plus de soixante ans après les indépendances, trop de dirigeants ont consacré davantage d’énergie à la conquête ou à la conservation du pouvoir qu’à la construction effective d’un espace africain intégré. Certains de ceux qui se présentent aujourd’hui comme les porte-voix de l’unité africaine n’ont d’ailleurs pas hésité, hier encore, à remettre en cause les règles du jeu démocratique pour prolonger leur propre pouvoir.

Le monde est ouvert, les identités aussi. Elles ne se laissent ni enfermer ni confisquer par des lectures raciales ou chromatiques qui appartiennent davantage aux impasses du passé qu'aux promesses de l'avenir. Aussi, faut-il le rappeler, des hommes et des femmes nés ailleurs ont choisi la nationalité sénégalaise, ont vécu au Sénégal et ont souhaité y être enterrés. C’est dire que l'appartenance nationale relève d'une histoire, d'un engagement et d'une volonté partagée, non d'une couleur de peau. Une fois de plus, l’actuel président de l’Assemblée nationale illustre cette légèreté sidérante avec laquelle il déploie sa parole publique.

1. In Pap Ndiaye. La Condition noire. Editions Calman-Lévy. Avril 2008.

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