De passage à Dakar pour une série de rencontres littéraires, la romancière camerounaise Hemley Boum revient sur l'impact de ses récits, de la mémoire coloniale dans Les Maquisards aux quêtes d'ancrage dans Le Rêve du pêcheur. Dans cet entretien accordé à notre rédaction, la lauréate de nombreux prix littéraires se livre avec lucidité sur la vitalité des lettres africaines, le défi des « géographies éclatées » et le lien indéfectible qui l'unit au public sénégalais.
Vous êtes à Dakar pour une série de rencontres littéraires. Quel regard portez-vous sur la scène littéraire sénégalaise et que représente pour vous ce retour au Sénégal ?
C’est toujours un bonheur immense de revenir à Dakar. C'est un pays frère que j'aime profondément et où j'ai la chance d'avoir de précieux amis. La scène littéraire sénégalaise est d'une vitalité et d'une richesse exceptionnelles, qu'on pense à des auteurs comme Mohamed Mbougar Sarr ou Elgas, pour ne citer qu'eux.
Lorsque Souleymane m'a invitée à venir échanger autour de mon roman Les Maquisards, j'ai immédiatement accepté. Le Sénégal occupe une place centrale dans le paysage intellectuel africain : c'est une terre de débat, d'exigence et de haute tradition littéraire. Venir y présenter mon travail est à la fois une évidence et une grande joie.
On vous qualifie fréquemment de « voix majeure de la littérature francophone ». Comment accueillez-vous ce statut et cette visibilité ?
(Sourire) Je ne sais pas exactement ce que recouvre cette expression ! Mais au-delà des étiquettes, ce qui compte pour moi, c'est la circulation des œuvres. J'aime l'idée que mes livres voyagent, qu'ils soient lus et qu'ils suscitent des discussions passionnées à travers tout le continent.
J'écris d'abord pour cela : pour que la littérature africaine existe pleinement sur son propre sol. Que des dialogues autour du livre puissent se tenir à Dakar, Abidjan, Kigali ou Douala est ce qui importe le plus à mes yeux. C'est ce mouvement interne, cette circulation des idées au sein du continent, qui donne tout son sens à mon travail d'écrivaine.
Le Sénégal est historiquement une terre de grands récits mémoriels. En y présentant Les Maquisards, qui replonge dans la guerre d'indépendance du Cameroun, quel écho espérez-vous trouver auprès du lectorat local ?
Je n'aborde jamais le lectorat avec des préjugés ou des attentes figées. Pour que je puisse conserver ma liberté de création en tant qu'autrice, je dois accorder au lecteur la liberté absolue de s'approprier le texte à sa manière.
Cela dit, je n'ai aucun doute sur la réception de ce livre au Sénégal. Même si Les Maquisards est ancré dans l'histoire camerounaise, les problématiques qu'il traverse , la lutte pour la dignité, la mémoire coloniale, les déchirures politiques et la quête d'émancipation, constituent un héritage partagé. Ce récit apporte un éclairage particulier sur une trajectoire spécifique, mais il dialogue directement avec notre histoire commune.
Dans Le Rêve du pêcheur, vous tissez une fresque ambitieuse entre le Cameroun des années 1960 et la France contemporaine. Pourquoi le personnage du pêcheur, et à travers lui le rapport à l'eau et à la terre ancestrale, constitue-t-il le cœur de ce roman ?
Il était essentiel pour moi d'inscrire cette trajectoire familiale dans le temps long. La figure du pêcheur incarne un lien organique, presque sacré, à la terre, à l'océan et à un savoir-faire transmis de génération en génération.
En racontant comment les ruptures successives viennent détruire cet équilibre et éloigner les êtres de leur univers originel, je voulais interroger nos déchirements contemporains. Aujourd'hui, beaucoup d'entre nous traversent ce que j'appelle des « géographies éclatées » : nous sommes pris dans un mouvement permanent, nourris par l'illusion que le progrès ou le bonheur se trouvent systématiquement ailleurs. Le Rêve du pêcheur explore cette tension fondamentale entre l'ancrage originel et le désir d'ailleurs.
Un dernier mot pour conclure cet échange ?
Tout simplement exprimer ma gratitude et mon enthousiasme. Ces journées à Dakar sont une parenthèse précieuse d'échanges, de réflexion et de célébration de la littérature et de la poésie. Il nous reste de magnifiques moments à partager ensemble autour des livres, et je m'en réjouis profondément.