Au Sénégal, l’engagement pour le meilleur et pour le pire semble perdre de sa force. Pour de nombreux couples, la vie commune ne dure désormais que le temps d’une rose. A Dakar, les séparations se multiplient à un rythme alarmant. «On dénombre 400 divorces par jour. Et sur ce total, 80% sont demandés par les femmes», a révélé le psychologue Oumar Kane. Intervenant lors d’un panel sur les mutations familiales et la perte des valeurs sociales, organisé à l’occasion du lancement de la plateforme matrimoniale «Sayaan» (créée par l’organisation «Ndèye askan wi»), le spécialiste a dressé un diagnostic sans concession.
Pour le Dr Oumar Kane, les causes de cette érosion conjugale sont profondes : «Les conditions fondamentales du mariage n’existent plus, que ce soit sur le plan religieux ou coutumier. Les piliers qui consolident l’union -à savoir l’estime, le respect et la considération mutuels- se sont effondrés.» Selon lui, la dislocation des familles s’explique par l’abandon des valeurs endogènes au profit de modèles importés.
La famille, jadis cellule de base de la société assurant la transmission générationnelle et la régulation sociale, a changé de visage sous l’effet d’une modernisation assimilée à une occidentalisation. «Chaque peuple devrait évoluer en fonction de ses propres us et coutumes. Malheureusement, nous avons délaissé nos valeurs pour adopter celles de l’Occident», regrette le psychologue. Il pointe du doigt l’industrialisation, l’urbanisation, mais aussi l’école et les médias comme vecteurs de ce bouleversement : «Le modèle occidental n’intègre pas la polygamie. De plus, nous assistons aujourd’hui à un individualisme exacerbé. La famille n’est plus la priorité, c’est l’individu qui prime. Nous vivons désormais dans une société de compétition entre époux, et même entre parents et enfants. A cela s’ajoute l’avidité : on veut tout posséder pour soi-même.»
Le matérialisme s’est ainsi invité au cœur des critères d’union : «aujourd’hui, avant de marier une fille, on cherche d’abord à savoir si le futur époux est nanti, s’il possède une voiture, une maison ou des richesses», déplore le Dr Kane.
C’est précisément pour répondre à cette crise sociétale que l’organisation «Ndèye askan wi» a mis sur pied le cabinet et la plateforme «Sayaan». «Comme son nom l’indique, «Sayaan» désigne celui qui est voué et dévoué au mariage. Nous proposons une approche multidimensionnelle, car nous nous sommes rendu compte que les tensions qui secouent les ménages ne relèvent pas d’un seul facteur. Il fallait une prise en charge globale pour traiter ce phénomène de plus en plus récurrent», explique le Dr Marème Mbacké, membre de la cellule de communication de «Ndèye askan wi».
L’ambition des initiateurs du projet est d’agir de manière préventive plutôt que curative. Pas question d’être des «médecins après la mort». «Nous pensons qu’il ne faut pas attendre que les crises s’installent. Il faut intervenir en amont, dès les fiançailles, en offrant des conseils pour accompagner les futurs mariés. Cet accompagnement se poursuit ensuite tout au long de la vie de couple, car un mariage traverse différentes phases de maturité : les cinq premières années, le cap des dix ans, puis des quinze ans... «Sayaan» est là pour aider à stabiliser le couple à chaque étape de son évolution», précise le Dr Mbacké.
Autrefois, la grande famille, l’imam du quartier ou le cadi jouaient le rôle de médiateurs en cas de conflit conjugal. Un modèle aujourd’hui fragilisé par l’isolement des ménages. «Nous avons tellement stratifié notre société que les couples vivent désormais isolés. En cas de problème, la belle famille, l’oncle ou la tante ne sont plus là pour arbitrer. Les conjoints cherchent alors des solutions ailleurs, et se tournent malheureusement vers les réseaux sociaux pour y exposer leur vie privée», regrette la responsable de la communication..
Pour offrir une alternative saine et confidentielle, «Ndèye askan wi» a entièrement financé la création de ce cabinet et lancé sa plateforme numérique. Un site internet est désormais accessible à tous les couples en quête de repères et de soutien pour préserver leur union.