(SenePlus) - Une monnaie créée non pour les Africains, mais pour les colons français, et qui, trois quarts de siècle après les indépendances, continue de structurer les économies du continent à leur détriment. C'est l'un des constats cinglants du dixième épisode de Money, la série documentaire d'Arte réalisée par Gérard Mordillat et Christophe Clerc.
Créé le 26 décembre 1945 sous l'acronyme « Colonies Françaises d'Afrique », le franc CFA est au cœur du dixième épisode de Money, série documentaire en douze parties diffusée sur Arte. Réalisée par Gérard Mordillat et Christophe Clerc, cette coproduction française de 2023 convoque économistes, historiens et anciens responsables de banques centrales pour ausculter une monnaie que ses détracteurs qualifient de « fait social total », à la fois héritage colonial, construction politique et instrument économique.
Le documentaire rappelle d'emblée une vérité souvent occultée : le franc CFA n'a pas été conçu pour les populations africaines. Il visait à inciter les colons français à s'installer sur le continent sans risquer de perdre en pouvoir d'achat. À l'heure des indépendances, les élites africaines ont simplement pris la place des colonisateurs, perpétuant un système taillé sur mesure pour les classes urbaines et importatrices, au détriment des producteurs ruraux de café, de cacao et de coton, dont les devises d'exportation financent pourtant les réserves de change qui soutiennent la parité fixe avec l'euro.
Ce schéma d'extraversion entretient, selon les intervenants, une redistribution des richesses structurellement inégale : les réserves générées par le monde rural ne sont pas réinvesties en dispensaires, écoles ou infrastructures pour ces mêmes populations, mais absorbées par un système monétaire au bénéfice des centres urbains.
Un écran politique plus qu'un outil économique
L'épisode soulève également la fonction de neutralisation politique du franc CFA. En fixant le taux de change indépendamment des réalités de gouvernance, la parité avec l'euro prive les citoyens d'un indicateur naturel de la gestion de leurs dirigeants. Là où un président ghanéen a perdu le pouvoir après la chute du cédi, les populations de la zone franc ne disposent d'aucun signal monétaire équivalent pour sanctionner une mauvaise gouvernance.
Quant à l'intérêt de Paris dans ce dispositif, il serait avant tout politique : moins de 1 % des investissements directs français dans le monde vont en Afrique, et sur ce total, moins de 20 % touchent la zone franc. Les principaux partenaires commerciaux africains de la France — Nigeria, Angola, Afrique du Sud — n'utilisent pas le franc CFA.
Le paradoxe est résumé avec une formule acérée : « Cette monnaie est tellement bien gérée que le malade meurt guéri. » Autrement dit, une stabilité monétaire exemplaire qui coexiste avec une pauvreté structurelle persistante parmi ses utilisateurs.
En contrepoint, le documentaire explore la piste des monnaies locales complémentaires, présentées comme un outil de re-territorialisation économique. Nées en France après la crise financière de 2007-2008, elles s'adossent à des chartes de valeurs — développement durable, circuits courts — et visent à faire circuler de la richesse à l'échelle du commun. Mais leurs limites sont sévères : entièrement gagées sur la monnaie légale et ne représentant que 0,000002 % de la masse monétaire française, elles constituent davantage une « sédition monétaire douce » qu'une alternative systémique.