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Par Birane Diop
La République souillée par des fanatiques
Que signifie l’introduction assumée d’un chant religieux dans l’espace même où la souveraineté nationale est censée s’incarner dans sa neutralité la plus absolue ?
 
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1005437
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Mercredi 27 mai 2026. Il est 1 h 28 à New York, 7 h 28 à Paris, lorsqu’un message d’une brillante amie dont la grande urbanité n’a d’égale que l’esprit, me parvient. Elle m’écrit : «J’ai peur qu’on finisse par connaître un coup d’Etat pour la première fois de notre histoire. Tu avais raison, ils sont vraiment dangereux.» Quelques heures plus tôt, mon grand frère m’avait envoyé une archive vidéo du Front islamique du salut (Fis), triomphant au premier tour des élections législatives algériennes du 26 décembre 1991 avec 48% des suffrages. Cette séquence, lourde de tragédies, traverse également le roman Houris (Gallimard, 2024), dans lequel Kamel Daoud revient sur les blessures algériennes et les illusions meurtrières de cette époque.

Ces deux messages m’ont reconduit à la République et à cette volonté de vie commune dans le cadre de la laïcité que le Sénégal a construite depuis plusieurs décennies, sous l’impulsion de Léopold Sédar Senghor.

Une République ne s’effondre presque jamais dans le fracas immédiat des armes. Elle meurt autrement : lentement, silencieusement, par habituation. Elle se fissure lorsque l’inacceptable cesse de scandaliser, lorsque les symboles sont profanés sans susciter autre chose qu’un haussement d’épaules, lorsque ceux qui avaient pour mission de protéger les principes finissent par s’accommoder de leur propre renoncement. La chute des démocraties commence rarement par une explosion ; elle débute souvent par une accoutumance.

Ce qui s’est produit le mardi 26 mai 2026 à l’Assemblée nationale du Sénégal relève précisément de cette mécanique des glissements imperceptibles qui précèdent les grandes ruptures. A l’occasion de l’installation de Monsieur Ousmane Sonko à la présidence de l’institution parlementaire, dans des conditions désastreuses que d’aucuns qualifient de coup d’Etat parlementaire, des individus, qui n’ont qu’un seul projet : se débarrasser de la République, se sont levés au sein même de l’Hémicycle pour entonner «Tala al Badru Alayna», un nasheed religieux associé, dans la tradition musulmane, à l’accueil du Prophète Mohamed (Psl) à Médine. Il ne s’agit pas ici d’un simple débordement émotionnel, ni d’un folklore militant sans conséquence. Ce qui s’est joué dans cette enceinte dépasse la scène elle-même. Car les nations vivent aussi de leurs symboles, et les institutions républicaines ne survivent que tant que demeure intacte la frontière invisible qui les sépare du sacré. Lorsque cette frontière commence à se dissoudre, c’est toute l’architecture du commun qui vacille. Le philosophe Paul Ricœur disait que «le symbole donne à penser». Celui qui vient d’être posé au cœur de l’Hémicycle oblige à poser deux questions. Que signifie l’introduction assumée d’un chant religieux dans l’espace même où la souveraineté nationale est censée s’incarner dans sa neutralité la plus absolue ? Que devient l’idée républicaine lorsque l’institution chargée de représenter tous les citoyens se trouve placée, même symboliquement, sous le signe d’une appartenance confessionnelle particulière ?

Je suis resté longtemps à regarder ces images avec une forme de stupeur froide. Le religieux ne m’est pas étranger. Il irrigue profondément nos sociétés, nos imaginaires et nos histoires. Ce qui m’a saisi, c’est la conscience du seuil symbolique qui venait d’être franchi. Aussi loin que remonte ma connaissance de l’histoire politique sénégalaise, jamais le sacré ne s’était invité avec une telle ostentation au cœur même de l’autorité républicaine.

Le Sénégal possède une histoire singulière de la laïcité. Celle-ci ne s’est pas construite sur le modèle français de la loi du 9 décembre 1905 sur la séparation entre l’Etat et les religions. Elle est née d’un équilibre subtil, forgé par l’histoire, dans lequel les confréries musulmanes ont exercé une influence sociale sans jamais se substituer formellement à l’autorité politique. Cette laïcité sénégalaise, souple dans ses formes mais ferme dans ses principes, repose sur une idée simple : aucune institution de la République ne peut être placée sous le signe d’une foi particulière. L’Etat appartient à tous les citoyens, croyants ou non, musulmans, chrétiens ou adeptes d’autres traditions spirituelles. C’est précisément ce principe qui a été publiquement fragilisé, bafoué et souillé sous les yeux du pays et du monde. Le Sénégal est le pays de Léopold Sédar Senghor, intellectuel catholique gouvernant une Nation majoritairement musulmane sans jamais transformer cette différence en fracture politique. Il est le pays où la diversité religieuse fut pensée non comme une menace, mais comme la condition même de l’unité nationale. Il est le pays de figures spirituelles et intellectuelles qui ont toujours compris qu’une Nation ne survit que lorsque le commun demeure supérieur aux appartenances particulières. Ces hommes et ces femmes incarnaient le refus que le religieux absorbe la République, sans pour autant nier le religieux lui-même.

Face à ce qui s’est produit, un autre fait mérite d’être interrogé : le silence des universitaires, des écrivains, des journalistes, de cette élite intellectuelle qui, entre 2021 et 2024, multipliait pétitions, tribunes et manifestes au nom de la démocratie et de la République. Hier encore, ils se présentaient comme les gardiens vigilants de l’Etat de Droit. Aujourd’hui, alors qu’un événement d’une portée symbolique considérable se déroule sous leurs yeux, ils se taisent. Ce silence, loin d’être neutre, devient lui-même un fait politique. Je pense aux collectifs des 102 et des 116 universitaires, aux journalistes, aux écrivains, aux cadres qui signaient des pétitions. Ils étaient nombreux hier ; ils sont silencieux aujourd’hui.

Parmi ces universitaires, le silence de Felwine Sarr interroge particulièrement. Depuis l’arrivée des tenants du «projet», l’intellectuel décolonial sénégalais ne publie plus de Chronique d’un temps politique, malgré les restrictions des libertés, l’émiettement de l’Etat de Droit, la mise à sac de la démocratie, la remise en question du caractère sacré de la République, le recul de la liberté de la presse que documente Reporters sans frontières, lequel place le Sénégal au 74e rang. Certains parmi ses invités, qui dissertaient sur la crise de l’Etat de Droit, la Magistrature, la démocratie ou l’histoire de l’Etat du Sénégal ont, dans l’intervalle, rejoint les dorures du pouvoir. Ils se reconnaîtront. L’auteur d’Afrotopia (Philippe Rey, 2016) commençait son intervention par ces mots : «Nous vivons actuellement au Sénégal une profonde crise politique. C’est une crise de la démocratie, de la République, des institutions, de la représentation de ce qui fait lien et tient le corps social, des valeurs autour desquelles nous nous reconnaissons en tant que Nation. En somme, une crise de la communauté politique. Les chroniques d’un temps politique ont pour but de saisir ce temps, de le comprendre, d’en élucider les dynamiques historiques contemporaines, de comprendre comment on en est arrivés là et de proposer des voies de sortie de crise. Ces chroniques feront la part belle aux universitaires. L’université fait profession de vérité. Elle se doit de comprendre la réalité sociale et de l’éclairer. Son éthique lui commande de ne pas mentir sur ce qu’elle sait.»

Certains considéreront cet épisode comme un fait anodin, dépourvu de toute portée institutionnelle réelle. Cette lecture est insuffisante. Rarement une époque aura autant nécessité d’être pensée, racontée et interrogée. Rarement les menaces pesant sur la République, sur la laïcité et sur l’avenir démocratique du Sénégal auront été aussi visibles.

Défendre la République est une exigence permanente. Cela implique de faire vivre ses principes dans notre capacité à refuser les renoncements successifs qui préparent toujours les grandes dérives. Une démocratie ne disparaît pas seulement sous les coups de ses ennemis déclarés ; elle peut aussi mourir de la fatigue morale de ceux qui cessent de la défendre.

Ce qui s’est produit le 26 mai 2026 à l’Assemblée nationale appelle une réponse à la hauteur de sa gravité : une réponse intellectuelle, politique et morale. Car lorsque les frontières entre le sacré et l’institution républicaine commencent à s’effacer, c’est l’idée même du citoyen libre qui vacille. Et lorsqu’une République vacille, il appartient encore aux consciences lucides de se lever pour empêcher que l’obscurité ne devienne l’horizon définitif de la Nation.

Ce travail appartient à celles et ceux qui ont la République et la laïcité pour Patrie. Ceux qui sont aux affaires ne sont pas à la hauteur de leurs fonctions. Incompétents, engagés dans des stratégies dangereuses et obsédés par leurs intérêts ainsi que par les privilèges du pouvoir, ils ont précipité le Sénégal dans une crise aux conséquences potentiellement désastreuses pour son avenir. En ce qui me concerne, je ferai ma part en gardant toujours en tête les mots du gardien de la vieille maison, Léon Blum : «Il y a quelque chose qui ne me manquera jamais : c’est la résolution, c’est le courage et c’est la fidélité à la République laïque, démocratique et sociale.»

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