(SenePlus) - Le débat sur les frontières de la liberté d'expression et la dégradation des libertés publiques connaît un nouveau regain de tension en France. Dans une analyse détaillée diffusée sur l'espace de contribution de Mediapart le 25 juin 2026, le politologue et philosophe politique Olivier Le Cour Grandmaison prend position en faveur de Bally Bagayoko. Le 16 juin précédent, cet élu de La France Insoumise à Saint-Denis avait déclenché une vive polémique en affirmant que huer l'hymne national constituait un « droit à la réplique populaire » légitime lorsque l'action internationale de la France s'avérait contestable. Cette prise de parole a immédiatement suscité l'indignation des courants conservateurs, des droites radicalisées et des éditorialistes des grands médias du groupe Bolloré, à l'instar de CNews ou d'Europe 1.
Pour l'universitaire, l'ampleur de cette controverse met en lumière une offensive idéologique menée par les tenants d'un courant « national-républicain » et réactionnaire. Ce mouvement cherche à imposer une définition ethno-raciale et civilisationnelle exclusive de l'identité française. Selon cette vision, les citoyens d'origine extra-européenne ou issus des vagues d'immigration post-coloniale ne sont tolérés que s'ils adoptent une posture de soumission absolue au « roman national ». Dès lors qu'ils s'opposent aux choix politiques du gouvernement ou qu'ils critiquent les mythologies patriotiques, ces élus et citoyens sont renvoyés à leurs origines, accusés de haine envers le pays et présentés comme des ingrats. L'auteur dresse un parallèle direct avec la rhétorique du « seuil de tolérance », théorisée en son temps par Brice Hortefeux en 2009, qui sous-tend aujourd'hui les discours sur le « séparatisme » ou le « grand remplacement ».
L'un des apports majeurs de l'article réside dans la déconstruction historique et juridique de l'arsenal répressif français. L'auteur rappelle les fondements de la loi du 18 mars 2003, portée par le ministre de l'Intérieur de l'époque, Nicolas Sarkozy, à la suite des sifflets ayant visé l'hymne national lors de rencontres de football. Cette législation, codifiée à l'article 433-5-1 du Code pénal, punit l'outrage au drapeau et à la Marseillaise de 7 500 euros d'amende et de six mois de prison lorsqu'il est commis en réunion. Selon le politologue, cette mesure purement sécuritaire et démagogique visait déjà à l'époque à séduire l'électorat du Front national, après l'accession de Jean-Marie Le Pen au second tour de l'élection présidentielle de 2002. En ressuscitant sous une forme laïque le délit de blasphème ou le crime de lèse-majesté sous le nom de « lèse-nation », l'État a instauré une véritable police de la pensée sous couvert d'instruction civique.
Pour justifier la légitimité démocratique de la contestation de ces emblèmes, Olivier Le Cour Grandmaison opère un retour critique sur l'histoire contemporaine, rappelant que les symboles républicains ont souvent été associés à la violence d'État. Le drapeau tricolore s'est historiquement teinté du sang des insurgés de juin 1848 et de l’écrasement de la Commune de Paris en 1871 par les troupes d'Adolphe Thiers. L'universitaire insiste plus particulièrement sur le lourd passif colonial et post-colonial de la France, énumérant une série de tragédies : les massacres des populations civiles en Algérie dans les années 1840 sous le commandement du général Bugeaud, les répressions sanglantes à Madagascar en 1947, à Sétif en 1945, à Thiaroye en 1944, au Cameroun jusqu'en 1971, ou encore les massacres des manifestants algériens à Paris le 17 octobre 1961. Cette mémoire douloureuse s'étend également aux événements des Antilles, comme à Pointe-à-Pitre en mai 1967, ainsi qu'aux affrontements récents en Nouvelle-Calédonie impliquant les populations kanakes.
L'auteur relie cette chronologie historique aux tensions contemporaines relatives aux violences policières dans les quartiers populaires. Il dénonce l'arsenal répressif mis en œuvre lors des opérations de maintien de l'ordre en métropole, caractérisé par l'usage d'armes légalement classées comme matériels de guerre par le code de la sécurité intérieure, telles que les fusils d'assaut HK G36, les grenades de désencerclement ou les lanceurs de balles de défense (LBD).
Face à ce qu'il qualifie de dérive illibérale et d'autoritarisme d'État, illustré par les récentes déclarations de Bruno Retailleau associant le progressisme post-Mai 68 à de la « barbarie », Olivier Le Cour Grandmaison appelle les forces de gauche et les défenseurs des droits humains à exiger l'abrogation immédiate de la loi de 2003 sur le délit d'outrage. En s'appuyant sur l'article 11 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, qui consacre la libre communication des pensées comme l'un des droits les plus précieux de l'homme, il estime que la dissidence symbolique doit être protégée.
En guise de perspective internationale, l'enseignant rappelle que la Cour suprême des États-Unis, à travers deux arrêts fondamentaux en 1989 (Texas v. Johnson) et 1990 (United States v. Eichman), a sanctuarisé le droit de profaner la bannière étoilée, le qualifiant de liberté d'expression inaliénable garantie par le Premier amendement de la Constitution américaine. Un modèle de protection des libertés publiques dont la France républicaine devrait s'inspirer, selon l'auteur, pour rompre avec l'unanimisme de façade et la démagogie nationaliste.