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Par Fadel Dia
Incorrigible France !
Quel chef d’Etat africain oserait se permettre de faire la tournée des popotes en Europe et marteler à ses dirigeants et à son opinion, les dispositions à prendre pour résoudre la crise ukrainienne ou leur dicter la conduite face à l’incontrôlable Trump ?
 
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Emmanuel Macron, qui se vante d’être le premier président français né après la colonisation, est pourtant une parfaite illustration de cette impertinence et même s’il n’a pas été jusqu’à dire, comme l’un de ses prédécesseurs, Nicolas Sarkozy, que l’Afrique n’a pas d’histoire, on peut se demander, pour reprendre les mots de celui qui pourrait lui succéder, Jordan Bardella, où est-ce qu’il trouve toute cette énergie pour enlacer et tapoter aussi familièrement tous les présidents africains qui sont à portée de ses bras, pour haranguer les étudiants, étaler ses talents de footballeur, distribuer leçons et mes messages et… promettre la lune à tous ses interlocuteurs africains ! 

Quel chef d’Etat africain oserait se permettre de faire la tournée des popotes en Europe et marteler à ses dirigeants et à son opinion, les dispositions à prendre pour résoudre la crise ukrainienne, défendre les intérêts du Groenland ou leur dicter la conduite face à l’incontrôlable Trump ?

C’est pourtant ce que Macron a fait à Nairobi en s’attardant davantage sur ce qu’il attend de l’Afrique plutôt que sur les réponses que l’Europe peut apporter aux revendications du continent. Il a des remèdes sur la crise au Sahel, sur le différend entre la RDC et le Rwanda, sur le franc CFA, accusant au passage les chefs des états de l’UEMOA de manquer de détermination.

Quel président africain venu en réunion dans une capitale européenne, prendrait le risque de s’ériger en gendarme et en maitre de cérémonie au nez et à la barbe du maitre des lieux ? 

C’est pourtant ce que Macron a fait en escaladant une tribune sans y avoir été invité, pour interrompre le débat qui s’y tenait, improviser un service d’ordre et au cri de « Hey ! Hey ! », morigéner les participants et les sommer de se taire ou de libérer les lieux ! Il est vrai qu’il était venu à Nairobi sans la seule personne qui sait le tenir, sa femme, et on était tenté de crier : « Brigitte vient donc une fois encore empêcher ce garnement de faire des bêtises ! », comme on aurait dû le faire à Ouagadougou, avant qu’il ne se soit lancé dans une plaisanterie de mauvais gout sur son collègue et hôte qui n’a pas amusé la galerie. 

Au-delà de ces préliminaires, et mis à part son intitulé 2.0 de « Africa Forward » et outre le fait qu’il se tienne dans un pays anglophone, le sommet France-Afrique de Nairobi a-t-il été, comme le prétend son initiateur, une trouvaille de génie, un sommet du 3e type avec une nouvelle philosophie, où le politique s’effacerait derrière le business et où les scories de la Françafrique seraient enterrées définitivement ? Vite dit ! Certes, il se tient dans le seul pays anglophone d’Afrique de l’Est qui n’a pas de frontière avec un pays africain francophone, mais il n’aurait pas été un sommet franco-africain si les Etats de l’ancien pré carré l’avaient boudé. Aucun chef d’état du Maghreb n’a jugé utile de faire le déplacement, pas plus que le président de l’Afrique du sud, 2e puissance africaine et ceux des proches voisins du Kenya, Tanzanie et Ouganda, avaient d’autres obligations plus urgentes. 

Macron avait promis de ne pas parler de politique, comme si la politique ce n’est pas la vie même, et il a délibérément donné un caractère polémique à ce sommet devenu, non un rendez-vous avec l’Afrique, mais un rendez-vous contre les pays francophones d’Afrique qui, selon lui, accaparent la France, alors qu’en réalité il craint surtout leurs récriminations, politiques ou culturelles. 

Il a voulu faire le bilan de sa politique africaine, alors qu’il avait dit naguère que la France n’avait pas de politique africaine. Il a tiré à boulets rouges sur la Russie et, en concédant une légère autocritique, il en a profité pour régler ses comptes avec quelques pays africains, sans espérer une réplique de leur part, puisqu’ils étaient absents. Parlant de la junte malienne il a répété que la France avait été payée « en retour par de l’ingratitude », mais est-il le mieux placé pour parler de gratitude ? Près de 400.000 soldats africains, communément appelés Tirailleurs Sénégalais mais dont beaucoup venaient de l’actuel Mali, ont combattu pour la France ( et 60.000 ont perdu la vie), et pourtant on leur a refusé, à eux ou à leurs familles, des droits légitimes et on a « cristallisé » les pensions des anciens combattants pendant des décennies ! 

On a beaucoup parlé affaires à Nairobi, en présence de grands patrons, un peu comme si on faisait du sous-Trump, et on a jeté des sommes folles sur la table. Mais on a fait peu cas de l’humain, oublié qu’aux frontières du Kenya, en Ouganda et en Tanzanie, se déroulait un des plus grands scandales sociaux et environnementaux d’Afrique. Une multinationale française, Total, y fait l’objet de poursuites judiciaires pour son mégaprojet pétrolier de forages et de construction d’un oléoduc enterré de plus de 1400 km qui traverse des forêts protégées et provoque l’expropriation de milliers de personnes. 

Le président français qui se présente comme un défenseur intransigeant de l’environnement, aurait dû, pour le moins, s’expliquer sur le soutien qu’il aurait apporté à la poursuite de ce projet. 

Emmanuel Macron voulait faire du neuf mais il n’a pas pu échapper aux mêmes poncifs lénifiants de ses prédécesseurs, du genre : « l’Afrique va réussir et nous avec ! ». Il a oublié que souvent, le non-dit résonne plus fort que ce qui est clamé sur les micros et on ne peut que s’étonner qu’il ait fait si peu cas de la plus grande tragédie humaine de notre temps, qui se joue aux frontières du Kenya. Il aura ainsi perdu l’occasion de mobiliser le monde, comme on le fit autrefois, pour l’Ethiopie, pour aller au secours des millions de Soudanais pris entre deux guerres. Il n’est dès lors pas étonnant qu’il ait traité « d’ami » le Premier ministre éthiopien que d’autres accusent de se livrer à un nettoyage ethnique au Tigrée. 

Mais le plus choquant, c’est que ses collègues africains lui aient laissé l’entière liberté de maitre-d’œuvre de l’ordre de jour du sommet et ne l’aient pas sommé de donner des réponses claires et précises à certaines préoccupations de leurs peuples, comme l’accueil des immigrés dans une Europe où prospèrent des régimes populistes ou l’accès des étudiants africains dans les universités françaises où les droits d’inscription ont été multipliés par 16 ! Enfin, et comme à chaque dialogue avec les Occidentaux, on en revient toujours aux questions d’argent. Donner, encore donner, toujours donner, mais encore faudrait-il que les dons répondent aux besoins des bénéficiaires, qu’ils arrivent à destination, qu’ils soient consistants, qu’ils aillent à ceux qui méritent de les recevoir et que leur traçabilité soit établie ! 

L’expérience nous a enseigné que les promesses de dons restent souvent lettre morte. La France est un pays à court d’argent et presque en cessation de paiement et Emmanuel Macron ne sera plus au pouvoir dans un an. Alors que peut-on attendre des 23 milliards d’euros d’investissements qu’il a claironnés au profit d’un continent qui, faut-il le rappeler, compte un milliard et demi de personnes, alors que l’Ukraine (40 millions d’habitants) ne se satisfait pas des 193 milliards d’euros reçus de l’Union Européenne en quatre ans ?

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