J’ai quitté la France il y a plusieurs années avec la conviction profonde de commencer une nouvelle vie. Le Sénégal m’avait accueilli avec sa chaleur humaine, son hospitalité, cette fameuse teranga, sa culture vibrante, et cette douceur de vivre qui m’avait peu à peu convaincu d’y poser mes valises définitivement. Ce n’était pas un exil, c’était un choix d’amour.
Au fil du temps, ce pays est devenu le mien. J’y ai construit ma vie professionnelle, mes amitiés, mes repères. Il y a quelques années, j’ai obtenu la nationalité sénégalaise. Ce fut un immense honneur. Je ne me considérais plus seulement comme un Français vivant à l’étranger ; j’étais devenu un citoyen sénégalais, fier de l’être, vibrant aux accents de l’hymne national, « Debout, frères, voici l’Afrique rassemblée. »
Aujourd’hui pourtant, je suis contraint de partir. Contraint non pas par manque d’attachement. Non pas par peur de l’inconnu. Mais parce que mon existence même est devenue incompatible avec la sécurité à laquelle tout être humain devrait avoir droit.
Je suis homosexuel. Pendant longtemps, j’ai vécu avec cette réalité dans la discrétion que le contexte imposait, comme tant d’autres, avec prudence et retenue. Avec cependant cette fatigue permanente de devoir mesurer mes gestes, mes mots, mes silences.
Mais depuis l’adoption de la loi du 11 mars, un seuil a été franchi. Une ligne supplémentaire a été tracée entre ceux qui ont le droit de vivre pleinement et ceux qui doivent désormais disparaître, se cacher, ou fuir.
Je dois partir du pays dont je suis pourtant citoyen.
Et c’est là que naît ma honte ; pas la honte d’être homosexuel : jamais ! Je n’ai d’ailleurs commis aucun crime. Non, j’ai honte de voir le pays que j’aime choisir l’exclusion plutôt que la dignité humaine ; la honte de constater que des responsables politiques alimentent la peur et le rejet au lieu de protéger tous leurs concitoyens ; la honte de devoir renoncer à ma maison, à ma vie, à mon identité sénégalaise, parce que certains considèrent encore que mon amour fait de moi un danger.
J’ai honte pour mon pays, parce qu’un pays qui pousse certains de ses enfants à l’exil se blesse lui-même.
Le Sénégal mérite mieux que cela. Il mérite d’être fidèle à ses propres valeurs d’hospitalité, de respect, de solidarité. Il mérite d’être un pays où personne n’a à choisir entre son identité et sa sécurité.
Partir est un déchirement. Je laisse derrière moi des souvenirs, des visages, des lieux que j’aime profondément. Je pars avec la douleur de celui qui est rejeté par une terre qu’il avait adoptée comme patrie. Mais je pars aussi avec l’espoir ; l’espoir qu’un jour, le Sénégal regardera autrement ses enfants homosexuels ; qu’il comprendra qu’ils n’ont jamais été une menace ; qu’ils ont toujours été là : voisins, amis, collègues, frères, fils, citoyens ; l’espoir qu’un jour, enfin, personne n’aura plus à écrire ces mots.
Aujourd’hui, je quitte mon pays. Mais j’ai honte pour lui.