Prologue et épilogue
Le gouvernement français et la presse nationale sont résolument opposés au nouveau pouvoir malien dirigé par un comité militaire. Ce parti pris oblitère la mauvaise posture actuelle des groupes armés non-étatiques (GANE), peu homogènes et chacun positionné dans des portions du territoire malien sans détenir aucune grande ville. Kidal, capitale auto-proclamée d’un clan touareg dirigeant le Front de Libération de l’Azawad (FLA) était reconquise en novembre 2023 par les Forces Armées maliennes (FAMA) appuyées par la société militaire privée (SMP) russe dénommée Wagner.
Le 26 avril 2026, l’alliance du FLA et du JNIM obtient le départ de la base militaire de Kidal des forces maliennes commandées par le général Gamou, gouverneur de la province dans un convoi séparé de celui des troupes de l’Afrika Corps russe. L’éloignement des Russes, souhaité depuis longtemps par Alger, a été négocié par son entremise.
Ces échanges autant militaires que politiques autour de Kidal relèvent plus de la sociologie de la guerre civile que de l’art de la bataille qui vient de se dérouler sur moins de 36 heures.
Pseudo-offensive générale
Samedi 25 avril 2026, le JNIM et le FLA (Front de de Libération de l’Azawad) lancent leur offensive sur cinq points de l’immense territoire malien : la ville garnison de Kati, l’aéroport de Bamako, les villes de Sévaré et de Gao, et le site de Kidal. Les soutiens extérieurs de la coalition conjoncturelle et contre-nature du JNIM et du FLA exultent. Sur C News, un consultant parle d’une victoire remportée en quelques dizaines de minutes face à des force armées maliennes (FAMA) surprises et en débandade. Dès samedi, le scénario d’une défection des Russes, bénéficiaires d’une paix des braves octroyée par le FLA est évoquée par le même consultant. Il ne fournit pas le nom du traducteur et du pays qui permettent la tractation. Il s’avère qu’il s’agit de l’Algérie qui héberge le FLA et utilise aussi les équipements militaires russes et leurs techniciens.
Dimanche 25 avril, le ministre malien de la défense et sa famille ont été tués dans leur résidence de Kati. Pas d’images de la tuerie, contrairement à la tradition de bonne gouvernance du JNIM, expert de la terreur en vidéo sur les réseaux sociaux. Le général Sadi Camara était le chef militaire de l’exécutif dont Assimi Goïta est le chef politique, en charge de la gestion des ressources financières, techniques et humaines de la guerre. Assimi Goïta a été formé aux opérations spéciales par les Américains, tandis que Camara parle russe et connait les modes opératoires de l’Afrika Corps. Sa mort aurait achevé de convaincre le contingent de l’Afrika Corps, qui défend la base et l’aéroport de Kidal, de plier bagages et d’abandonner ses positions, en accord avec le général Gamou. Il n’est pas exclu que ces deux alliés reprennent Kidal, au grand mécontentement renouvelé d’Alger.
L’objectif crucial de la non-offensive conjointe JNIM-FLA était le site de Kidal. Lors de l’opération Serval et durant l’opération Barkhane, il était interdit aux FAMA de s’emparer de cette capitale éphémère des libérateurs de l’Azawad. Après le départ des troupes françaises, les Maliens et leurs alliés Russes ont pris Kidal suite à la fuite de ses habitants et des forces rebelles. En capturant de nouveau Kidal, le FLA, aujourd’hui en perte de vitesse, espérait marquer des points avant la fameuse négociation avec Bamako que tous les bons esprits appellent depuis plus d’un an. Pour cela sous le commandement touareg, des éléments disparates du JNIM ont attaqué la base aérienne de Gao pour empêcher le décollage de l’appui aérien aux FAMA encerclées à Kidal. A Sévaré et dans les deux sites proches de Bamako, coordonnés par le FLA et ses alliés extérieurs, les hommes de la katiba Macina, des recrues du JNIM, considérablement affaibli se sont lancés dans des opérations suicides. Le JNIM a échoué plusieurs fois dans ce genre de combats. En dépit des massacres de la caserne de gendarmerie de Bamako ou de l’audacieuse attaque de la base 101 à Niamey, le JNIM laisse à chaque fois des dizaines de morts sur le terrain. La foule citadine est ulcérée de ses dernières actions de terreur dans le prolongement du blocus pétrolier qui rend la vie très difficile à Bamako.
La fabrication internationale d’une fusion-acquisition
Le JNIM, le FLA et leurs soutiens extérieurs constituent une espèce d’armée transnationale, par nombre d’aspects, comparable aux Rapid Support Forces du Soudan. Ces deux cohortes assemblent des personnes détachées de l’ensemble de leur groupe ethnique et en conflit avec des personnes appartenant à d’autres groupes pourtant représentés dans leurs mouvements. Bien que musulmanes, les identités religieuses y sont divergentes et les trajectoires politiques antagoniques. Le FLA n’est pas un mouvement touareg homogène car les clans, selon leur géographie et leur rang hiérarchique sont souvent en opposition. Les mouvements locaux déclinés à partir d’Al Quaïda et de l’État Islamique ont aggloméré les cadres sahraouis, les recrues Kanuri, les Peuls mobilisés par la Katiba Macina, les mercenaires nigérians, etc. Les armes, l’argent, les renseignements, le carburant sont pris sur les FAMA et les civils mais aussi fournis par des soutiens extérieurs. Libye, Mauritanie, Algérie, Tchad et d’autres, volontairement ou à leur insu, sont des lieux de passage du matériel et des hommes.
Le JNIM et le FLA sont tous les deux affaiblis et dégarnis depuis que l’Afrika Corps, les drones turcs et l’aviation malienne leur portent des coups sévères. Les FAMA disposent de deux fois plus d’hommes et de matériel militaire, surtout aériens que toute la mission Barkhane. Face à la pugnacité et à la rapidité des FAMA, les GANE maliens, souvent en contradiction, ne peuvent que tenter une fusion négociée. C’est plus le compromis endogène des rebelles qui se dessine que la démission de la junte substituée par le modèle al-Joulani comme en Syrie. La Syrie est passée par la fuite d’Assad et la victoire des djihadistes car la terrible guerre civile avait été précédée par la révolution de 2011. La révolte contre la famille Assad de 2011 a subi ensuite les phénomènes de perversion remarquablement décrits dans Syrie, anatomie d’une guerre civile: « Après 2013,la logique inclusive et unanimiste de 2011 cède progressivement devant la montée des groupes transnationaux comme le PKK et l’État islamique. L’insurrection se fragmente alors avec une polarisation croissante alimentée de l’extérieur. Les groupes les plus modérés sont marginalisés au profit de l’islam politique qui prend des formes de plus en plus radicales et de revendications ethno-nationales kurdes.»
Simuler les codes dominants
La convergence de la nébuleuse JNIM-FLA, avant même la publication des bans de son union, résulte de son alignement sur ce que Adam Baczko et Gilles Dorronsoro nomment « La fabrique transnationale des guerres civiles.» Les deux auteurs montrent comment le FLA comme le JNIM, semblables à d’autres mouvements comme les Kurdes, jonglent, chacun dans leur répertoire avec le discours que l’Occident veut entendre. « Plus que le symptôme d’une spécificité locale, les revendications du mouvement nord-malien répondent à une homogénéisation des causes dans un sens identitaire, associés à des thématiques incontournables comme les droits humains, les questions de genre et l’accès humanitaire. Cette hypothèse de la détermination des agendas des mouvements armés par des contraintes internationales peut facilement être étendu à nombre de mouvements ethnonationaux, à commencer par les partis kurdes.»
Et pour le JNIM, le partenaire obligé de la négociation attendue, on peut citer de nouveau « La fabrique transnationale des guerres civiles.» « De même, la déradicalisation de mouvements islamistes en contradiction avec les normes internationales, comme Ahrar al-Cham étudiée par Arthur Quesnay sur Hayat Tahrir al-Cham, montre comment les contraintes internationales peuvent susciter une transformation des agendas et de l’organisation de ces groupes.» Mais il n’est pas certain que malgré l’aggiornamento des groupes armés non étatiques, ils parviennent à l’emporter. Certainement pas militairement car il semble bien que Kidal soit tombée suite à des transactions et que la divine surprise de la mort encore mystérieuse du ministre Camara ne soit pas une perte irrémédiable en dépit de son long travail de mise à niveau des FAMA.
Difficile urbicide
Les GANE possèdent à présent Kidal mais les FAMA conservent avec Tessalit un point de contrôle des routes vers l’Algérie et les drones de Gao observent la situation. Encore une fois, c’est la seule prise urbaine de l’entreprise de déstabilisation conjointe JNIM-FLA et cela indique une situation très différente de la Syrie où l’État Islamique a occupé les villes clés du pays. La composition de la population malienne a changé en trente ans. Elle se concentre dans les villes. L’encerclement de la ville par les campagnes n’est pas de mise en dépit de la tentative du JNIM de priver Bamako et d’autres cités d’énergie.
La guerre civile moderne passe, depuis Sarajevo, par le siège des cités, et depuis Gaza par l’urbicide, c’est-à-dire la destruction de toutes les infrastructures de la ville ou de son environnement (routes, pont, centrales électriques, hôpitaux, écoles, cimetières, etc.). Ce déchainement de violences contre les civils citadins n’est possible qu’avec la concentration de forces et de munitions au-dessus des capacités d’un État seul, à fortiori de GANE. Face à l’action péri-urbaine du JNIM et des katibas, l’État malien dispose d’atouts, et en particulier du système bancaire avec lequel est assurée la paye des policiers, militaires et mercenaires tandis que les groupes non étatiques pratiquent l’extorsion comme seule administration des « zones libérées». Les forces sécessionistes sont incapables pour le moment de jouer du facteur égalisateur du combat urbain par les émeutes et les manifestations. Pourtant, puisque l’on rêve d’une guerre intérieure pour l’Iran 2026, c’est bien le pouvoir égalisateur du peuple en lutte qui a défait, en 1978-1979, la supériorité technologique, policière et militaire de la SAVAK, de ses conseillers occidentaux et de l’armée iranienne des Pahlavi. Pour l’instant le renversement d’alliance qui verrait les couches urbaines se séparer des FAMA ne semble pas immédiat. Chacun retient son souffle, espérant un galonné providentiel qui rejoindrait la rue, à défaut de s’associer aux GANE. Ce serait peut-être le facteur politique qui élargirait la contestation d’Assimi Goïta (ce dernier n’est pas exfiltré à Niamey malgré les infox diffusées par les officines spécialisées).
Pour les critiques systématiques du chef de l’État malien, serait venu temps d’un renversement politique. C’est l’aveu de leur incapacité à concrétiser un succès militaire seul en mesure d’assurer la conquête de Bamako par l’étonnant tandem FLA-JNIM. La fusion de ces deux mouvances cumule et amplifie les défauts spécifiques à chacune. Une large partie de la population de la capitale s’y oppose, tout en étant sociologiquement hétérogène. En effet, le JNIM offre l’archétype de l’Islam archaïque et le FLA celui de la prétention d’une minorité démographique et culturelle. Or du point de vue des batailles, hors de Bamako, aucune ligne de front n’est destinée à durer. La guerre fait du pays dans son entier l’enjeu de la guerre, même lorsque les combats sont essentiellement concentrés dans une partie du pays sans possibilité polémologique de vaincre l’État central.
Leçons d’insurrection
Le Mali, comme l’Iran en 1978, est dans une situation de guerre civile prérévolutionnaire.
Seulement prérévolutionnaire. Assimi Goïta ne remet pas en cause l’extractivisme international et accueille les émissaires américains du secteur public et privé. Les castes touaregs, la hiérarchie de la couleur des peaux, l’ordre des propriétaires, le monopole de l’accès aux femmes, l’utilisation des jeunes comme chair à canon sont les règles de la bonne gouvernance selon les GANE. Il s’agit tout au plus d’une sanglante insurrection qui n’est pas friande de batailles et l’État lui-même trouve dans l’attrition de ses adversaires une occasion de monter en puissance.
Seth G. Jones, directeur de l’International Security and Policy Center de la Rand, professeur à l’université Johns Hopkins et auteur du remarqué In the Graveyard of Empires: America’s War in Afghanistan (2009), « l’insurrection est une campagne politique et militaire d’un groupe (ou de groupes) non étatique(s) pour renverser un régime ou pour faire sécession ». Il n’y a pas au Mali de campagne militaire comme en Afghanistan ou au temps du Viêt-Cong. L’approche quantitative est largement utilisée par Seth G. Jones. Il s’appuie sur une base de données de 181 guerres insurrectionnelles qui se sont déroulées entre 1946 et 2015. Pour chaque insurrection, une centaine de facteurs sont pris en compte tels que l’issue de la guerre, le nombre de partisans, les buts de l’insurrection, le type d’organisation, etc. L’auteur arrive à des résultats qui suscitent la réflexion. Par exemple : une insurrection dure en moyenne 12 ans ; elle se termine dans 36 % des cas par une victoire des forces gouvernementales, à 35 % par celle des insurgés et à 29 % par un « nul ». Ce qui signifie que dans 71 % des cas, ce n’est pas un accord de paix mais bien les armes qui décident du sort d’une insurrection.
Seth G. Jones souligne le fait que, pour le moment, aucun mouvement utilisant les attaques-suicides n’est parvenu à renverser un gouvernement. Cela serait notamment dû au fait que ce genre d’attaques entraînerait une perte de soutien populaire. Le quatrième sujet est celui des structures organisationnelles. L’auteur estime que soutien direct au combat d’un État extérieur est essentiel pour obtenir la victoire. En revanche, étonnamment, avoir une zone refuge n’augmenterait pas les chances de succès. Pour l’instant, les FAMA bénéficient du soutien d’au moins quatre États extérieurs, les deux pays membres de l’AES, la Russie et la Turquie. Les soutiens extérieurs étatiques du JNIM et du FLA sont obligatoirement (pour l’instant) indirects et discrets. Mais l’Algérie a plusieurs fois franchi le Rubicon et peut être considérée comme un soutien politico-militaire de FLA (à minima) ne serait-ce que par la liberté de manœuvre laissée au Sahraouis. La Chine, vu le retour des États-Unis ne restera pas indifférente au sort de l’AES, en raison de ses investissements et de ses intérêts.
- Contrôlée par les groupes politico-militaires réunis au sein de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) depuis leur signature de l’accord de paix d’Alger avec l’État en 2015, Kidal a fini par se rendre aux soldats maliens appuyés par les mercenaires du groupe russe Wagner. Le 14 novembre, ceux-ci sont entrés dans la ville sans que les rebelles n’opposent de résistance. Ces derniers, comme une part conséquente de la population civile, l’avaient déserté la veille. Une semaine plus tard, hisser le drapeau national sur le fort de la cité, ancien bagne du temps de la colonisation française, concrétise une victoire majeure pour le régime putschiste du colonel Assimi Goïta. https://www.lemonde.fr/afrique/article/2023/11/27/au-mali-kidal-un-symbole-tombe-aux-mains-de-l-armee-et-de-wagner_6202569_3212.html
- Among the tasks assigned to Wagner in Mali was training the Malian special forces and setting up a small air force from December 2021 to February 2024, when most, if not all, of these tasks were taken over by other Russian contractors provided by the Russian Ministry of Defence (MoD) under the Africa Corps label. Wagner has also been training the Malian army, in particular at the Souffroulaye instruction centre near Sévaré in the center of the country. Wagner’s protection of the Malian president and other senior leaders, to which it dedicated a small unit, was mentioned as a major task by only a third of interviewees (five). Wagner also worked in close cooperation with the country’s national intelligence service (L’Agence nationale de la Sécurité de l’État), arresting high-ranking officers suspected of treason. Did Wagner Succeed in the Eyes of its African and Middle Eastern Clients? Giustozzi, Deus Pereira and Lewis, RUSI
- Baczko, Adam, and Gilles Dorronsoro. “For a Sociological Approach to Civil Wars.” Revue française de science politique 67, no. 2 (2017): 309–327.
- Où se trouve le centre d’entrainement des forces spéciales maliennes par des formateurs russes.
- Mali : les jihadistes du JNIM et les rebelles du FLA vont-ils s’allier ? Depuis la rupture de l’accord de paix d’Alger et la reprise des hostilités avec Bamako, le Front de libération de l’Azawad a changé de stratégie. Il n’écarte plus l’idée d’une collaboration avec le groupe affilié à Al-Qaïda, qui rêve lui-même de lisser son image. Ils sont tous là, assis devant une grande tente beige protégée des vents du désert par de larges épineux. Seidane Ag Hitta, Abderrahmane Talha al-Libi, Abu Hamza Al-Chinguetti, Amadou Koufa : les plus importants chefs jihadistes du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), la branche d’Al-Qaïda qui terrorise le Sahel. https://www.jeuneafrique.com/1690778/politique/mali-les-jihadistes-du-jnim-et-les-rebelles-du-fla-vont-ils-sallier/
- Baczko (Adam), Dorronsoro (Gilles), Quesnay (Arthur), Syrie, anatomie d’une guerre civile, Paris, CNRS éditions, 2016. 416 p.
- Adam Baczko et Gilles, « La fabrique transnationale des guerres civiles. La dimension internationale des phénomènes locaux », Revue Française de Science Politique, 2025, 74 (3), pp.431-451.
- Ibid.
- Ibid.
- Unlike the conventional maneuver warfare of the American Civil War, new urban conflicts are characterized by urbicide targeting critical infrastructure, transportation networks, and civilian supply chains (Coward 2007, 88–90). Bridges, power grids, and food distribution systems become strategic targets rather than collateral damage, reflecting a shift toward asymmetric, decentralized violence that seeks to disrupt daily life as a means of exerting power. Demographic-structural theory provides a temporal lens for understanding this pattern of violence. Peaks in urban unrest and destruction often coincide with demographic inflection points when elite overproduction and popular immiseration intersect, creating conditions in which small sparks can trigger wide-ranging conflagrations (Goldstone 1991, especially chapter 3; Turchin 2016, especially chapter 8).
- Baczko and Dorronsoro (2017, 312) emphasize that understanding these conflicts requires a sociological lens that accounts for factional loyalties, community dynamics, and social networks rather than solely focusing on state capacity or military capability.