Une enquête du journal Le Monde révèle comment le Sénégal est devenu un maillon clé de la "Highway 10", cette nouvelle route de la cocaïne empruntée par les réseaux criminels des Balkans pour acheminer la drogue depuis l'Amérique latine vers l'Europe. Le port de Dakar et la présence de coordinateurs albanais sur place illustrent l'ancrage de ces organisations en Afrique de l'Ouest.
Selon une enquête du Monde, le Sénégal occupe une position stratégique dans le nouveau dispositif mis en place par la mafia des Balkans. "Le port de Dakar a des liaisons avec des pays européens, pour l'Espagne, pour la Belgique, pour la France", précise l'enquête. Cette connectivité maritime fait du Sénégal une plateforme logistique idéale pour les narcotrafiquants.
L'investigation révèle qu'au moins un tiers de la cocaïne consommée en Europe transite désormais par l'Afrique de l'Ouest via la "Highway 10", une route maritime empruntant le 10e parallèle nord. Pour les organisations criminelles, l'intérêt est évident : "dans les ports européens, un conteneur arrivé du Sénégal serait moins suspect qu'un conteneur arrivé du Brésil", explique Le Monde.
L'enquête du Monde, basée notamment sur l'infiltration de la messagerie chiffrée Sky ECC par la police française, a permis d'intercepter plus d'un milliard d'échanges entre trafiquants. Parmi ces messages, l'un d'eux est particulièrement révélateur concernant le Sénégal : "Frère, là-haut au Sénégal, nous avons de bonnes connexions."
Cette phrase, selon Le Monde, illustre la corruption qui facilite le trafic de cocaïne au niveau des ports sénégalais. "Ces réseaux criminels puissants réussissent facilement à obtenir, disons ce qu'ils veulent de certains de nos autorités", témoigne une source citée dans l'enquête.
L'investigation révèle un dispositif sophistiqué mis en place par la mafia des Balkans sur le territoire sénégalais. "Les Albanais qui sont au Sénégal font le monitoring en permanence des activités politiques et judiciaires du pays. Les activités des policiers qui font disons des patrouilles", révèle Le Monde.
Cette surveillance permanente permet aux trafiquants de "naviguer en fonction de la situation, de trafiquer ou bien de faire entrer la drogue", poursuit l'enquête. Ces coordinateurs sur place, peu nombreux mais très bien renseignés, constituent un maillon essentiel du réseau criminel.
Une opération d'envergure révélée en 2020
L'enquête du Monde remonte à juin 2020, lorsqu'une tonne de cocaïne pure a été découverte dans un conteneur de cacao au port d'Anvers, en Belgique. La drogue provenait de Sierra Leone, pays voisin du Sénégal, et avait transité par la même route ouest-africaine.
Cette saisie a permis de remonter jusqu'à Rados Vicker, chef du clan Cavac monténégrin, sous mandat d'arrêt international. Les messages décryptés révèlent les méthodes utilisées : dissimulation dans des conteneurs de marchandises banales (cacao, bananes, ananas, ciment), corruption de la chaîne logistique, et coordination à distance depuis les Balkans.
Selon Le Monde, l'Afrique de l'Ouest offre plusieurs avantages aux narcotrafiquants : "des États aux institutions faibles, parfois corrompus" et des contrôles portuaires insuffisants. "Seulement 2% des conteneurs sont inspectés" dans la région, précise l'enquête, alors que plus de 11 millions de conteneurs transitent chaque année par les ports ouest-africains.
Les experts cités par Le Monde estiment que "d'ici peu, la route africaine deviendra le principal itinéraire vers l'Europe des narcotrafiquants". Cette montée en puissance s'explique par l'explosion de la production latino-américaine de cocaïne depuis les années 2010 et le renforcement des contrôles sur la route directe vers l'Europe.
Le Sénégal, avec son port de Dakar connecté aux principales capitales européennes et la présence avérée de réseaux criminels sur son territoire, apparaît ainsi comme un maillon central de ce système criminel transnational orchestré par la mafia des Balkans en alliance avec la 'Ndrangheta italienne et le PCC brésilien.