La majorité présidentielle donne de la voix, mais ne chante plus à l’unisson. En l’espace de quarante‐huit heures, deux de ses principales coalitions ont offert au pays deux visages contrastés de l’heure de vérité du pouvoir : le soutien sans fard et le débat sans filtre. Dimanche 26 avril 2026, l’Alliance Patriotique pour le Travail et l’Éthique (APTE) tenait un panel d’évaluation intitulé « Jubanti‐An 2 », un rendez‐ vous de reddition de comptes sur les deux années de gouvernance du tandem Bassirou Diomaye Faye – Ousmane Sonko. Ce lundi 27 avril, c’est au tour de la Coalition Diomaye Président d’investir la scène médiatique pour présenter quatre avant‐projets de loi majeurs et surtout, dire tout son désaccord qu’elle pense de la modification des articles L29 et L30 du Code électoral, portée tambour battant par les députés de Pastef. Entre l’onction et la fronde, c’est le langage commun du compagnonnage politique qui semble se fissurer.
Dès l’ouverture des travaux de l’APTE, di‐ manche, la tonalité est donnée. La coordinatrice Aïda Mbodj, figure respectée du landerneau politique, fixe le cap avec une clarté qui n’appartient qu’aux grandes heures des rassemblements fondateurs. Parlant du Premier ministre Ousmane Sonko, elle le qualifie « d’homme le plus attaqué » de l’arène politique sénégalaise. « Cet homme a osé faire ce que beaucoup n’osent pas », a‐t‐elle lancé. Un itinéraire qui donne à sa parole une densité particulière, loin des girouettes opportunistes
Mais la directrice générale de la DER/FJ n’entend pas transformer l’APTE en une simple caisse de résonance de l’action gouverne‐ mentale. Elle en redéfinit les contours avec une formule qui sonne comme un manifeste : l’APTE se veut « une force politique organisée, présente dans les 14 régions et dans la diaspora », vouée à être « le lien vivant entre le gouvernement et les citoyens ». La consigne est ciselée au scalpel : « soutenir sans complaisance, critiquer sans démagogie ». Une ligne de crête exigeante qui, pour l’heure, semble davantage pencher du côté du soutien critique que de la critique frontale, mais qui a le mérite d’exister.
Ce soutien se déploie à partir d’un diagnostic présenté sans fard de l’héritage des ré‐ gimes précédents : finances publiques fragilisées, surpopulation carcérale persistante, dossiers judiciaires sensibles empilés comme des bombes à retardement. L’APTE ne masque ni les difficultés, ni l’ampleur de la tâche, mais met en avant les chantiers engagés pour les résoudre. Au chapitre de la justice, la coalition salue une transformation profonde. Elle cite les projets relatifs au statut des commissaires de justice, des notaires et du personnel pénitentiaire, de même que la modification du Code des obligations civiles et commerciales, destinée à sécuriser des transactions foncières qui ont trop longtemps relevé du parcours du combattant. La ministre de la Justice, Yassine Fall, voit dans ces textes l’occasion de moderniser « des professions corsetées par des dispositions obsolètes ». L’APTE insiste aussi sur un symbole fort pour la diaspora : la réintroduction du droit de réintégration dans la nationalité sénégalaise. Pour sa part, le député, président du groupe parlementaire de PASTEF, a salué les formes du gouvernement dans plusieurs secteurs particulièrement dans l’Énergie, avec la reprise du bloc Yakaar‐Teranga et le rachat de West African Energy à 100% par la Senelec.
La « méthode Diomaye Faye » brandie en étendard
Le lendemain, changement d’interlocuteur et imperceptiblement, changement de climat. La Coalition Diomaye Président, par la voix de sa superviseure générale, l’ancienne Première ministre Aminata Touré, dite « Mimi Touré », a répliqué sur les réformes prises par le président de la République, Bassirou Diomaye Faye. Face à la presse, l’ancienne chef de gouvernement a détaillé ce qu’elle appelle la « méthode Diomaye Faye », un triptyque qui, selon elle, structure toute l’action réformatrice du chef de l’État. « D’abord, dans cette méthode, il faut noter la consultation de manière inclusive et rappeler les deux dialogues. Le recueil aussi de conclusions consensuelles. Il y avait la société civile, il y avait les chefs religieux, il y avait les syndicats, il y avait l’opposition, etc. Mais il met l’accent sur ce qui a fait l’objet de consensus. Troisième élément de sa méthode, (c’est qu’) il faut assurer maintenant la traduction en textes juridiques de ces accords », a expliqué Aminata Touré.
C’est dans ce cadre méthodologique que s’inscrit la présentation de quatre avant‐projets de loi majeurs, issus des dialogues nationaux sur la justice (2024) et sur le système politique (2025). Il s’agit de la révision constitutionnelle, la création d’une Cour constitutionnelle, la réforme du Code électoral et un nouveau cadre régissant les partis politiques. « Mimi » Touré a insisté sur le caractère inclusif de la démarche présidentielle, rappelant que ces assises ont permis des recommandations partagées par les forces vives de la nation. Les textes, déjà accessibles en ligne, seront soumis au débat citoyen avant leur passage en Conseil des ministres puis à l’Assemblée nationale.
Surtout, la superviseure générale a tenu à clarifier le rôle des responsables parlementaires dans un processus que d’aucuns ont pu décrire comme piloté par le seul exécutif. « Le président de l’Assemblée nationale et le président du groupe parlementaire ont participé au processus, notamment à travers le comité de relecture », a‐t‐elle affirmé, citant nommément El Malick Ndiaye et Ayib Daffé. Ces derniers « sont parfaitement informés et impliqués depuis le début. Ce n’est pas un travail enfermé dans un bureau. Toutes les étapes ont été partagées. » Une manière de souligner que les textes ne sont pas le fruit d’une initiative solitaire, mais d’une concertation élargie, dont les élus de la majorité sont partie prenante.
La discorde au cœur de la majorité
C’est précisément sur ce terrain que le bât blesse. Si la Coalition Diomaye Président dé‐ roule sereinement le fil de sa « méthode », elle ne cache pas son irritation face à l’initiative des députés de Pastef de modifier, par une procédure d’urgence, les articles L29 et L30 du Code électoral. Mimi Touré a eu une formule cinglante en conférence de presse, estimant que ses alliés de Pastef « veulent enfoncer une porte déjà ouverte », tout en signalant que les mesures appropriées étaient déjà prises en compte dans la réforme glo‐ bale du Code électoral. Le message est limpide : inutile de forcer le passage, le travail de fond est déjà engagé, et il a le mérite d’être consensuel.
Mais c’est Me Abdoulaye Tine, figure de la société civile et membre de la Coalition Diomaye Président, qui a porté l’attaque la plus incisive, en véritable publiciste rompu aux arcanes du droit. « La question qui se pose aujourd’hui, c’est pourquoi, unilatéralement, vouloir modifier ces deux textes sans même consulter l’opposition encore moins la société civile et surtout sous couvert d’une procédure d’urgence. On nous parle donc d’une convocation avec une procédure d’urgence quelque part. Mais, l’urgence n’est pas caractérisée », s’est‐il désolé, dressant un réquisitoire méthodique. « La prochaine élection, c’est en 2027. Soyons clair. Moi-même qui vous parle, vous êtes des témoins vivants de cette histoire politique. J’ai attaqué en 2019, la loi sur le parrainage devant la Cour de justice de la CEDEAO. Pour argumenter sur la recevabilité, il fallait caractériser l’urgence. Donc je sais comment, en bon publiciste, on caractérise l’urgence. »
Son verdict, lâché sans ambages, résonne comme un camouflet pour ses partenaires : « Je suis désolé, c’est un détournement de procédure. »
Face à ces accusations, le président du groupe majoritaire à l’Assemblée nationale, le député Mouhamed Ayib Daffé, a tenté, ce di‐ manche sur la RTS lors de l’émission Point de Vue, de couper court aux critiques. Il a rappelé que le débat sur les déchéances électorales puise sa source dans le dialogue national de mai‐juin 2025. Et de révéler un élément clé, faute de consensus à l’époque, Pastef a choisi de maintenir un « système dualiste ». Ce modèle combine les interdictions prononcées par le juge via le Code pénal et les incapacités organisées par le Code électoral, une approche qui serait validée, selon ses termes, par « une jurisprudence du Conseil constitutionnel de 2021 »
Face au procès en empressement, le parlementaire rejette catégoriquement toute idée de précipitation. Il distingue clairement la procédure d’urgence, qu’il qualifie de mécanisme légal parfaitement encadré par la Constitution et le règlement intérieur de l’Assemblée, d’une quelconque improvisation cavalière. Selon lui, la démarche engagée respecte pleinement les règles en vigueur. En réponse aux critiques de l’opposition dénonçant un passage en force, Mohamed Ayib Daffé a réaffirmé que l’Assemblée nationale est le «cadre institutionnel prévu pour le débat démocratique». Il a souligné que les discussions en commission ont permis l’ex‐ pression de positions divergentes, preuve, selon lui, que le travail parlementaire suit son cours normal. Pour la majorité, cette réforme n’est que l’exécution d’un «engagement politique» pris devant les électeurs, dont elle assume pleinement la responsabilité législative.
Reste que cet échange de bons procédés entre coalitions «sœurs» met en lumière une tension inédite au sommet de l’État. D’un côté, l’APTE, avec Aïda Mbodj, choisit la fidélité exigeante et le bilan positif, recentrant le débat sur l’ampleur des réformes structurelles. De l’autre, la Coalition Diomaye Président, par la voix d’Aminata Touré et les arguments juridiques affûtés de Me Abdou‐ laye Tine, défend jalousement l’esprit de consensus des dialogues nationaux et l’intégrité de la «méthode Diomaye Faye», quitte à dénoncer publiquement ce qu’elle considère comme un cavalier seul parlementaire de ses propres alliés.