Une polémique révélatrice d’un malaise plus profond
La présentation, le mardi 7 avril, par le ministère de la Communication, des Télécommunications et du Numérique (MCTN), du rapport de gestion 2025 du Fonds d’appui et de développement de la presse (FADP), a immédiatement suscité une levée de boucliers du Conseil des diffuseurs et éditeurs de presse du Sénégal (CDEPS).
Dès le lendemain, ses responsables annonçaient leur intention de saisir l’OFNAC pour « détournement de deniers publics » et « opacité » dans la gestion du fonds. Mais au-delà de la virulence des accusations, une question s’impose : ces critiques reposent-elles sur un fondement juridique solide ?
Des accusations juridiquement fragiles
Le CDEPS soutient que le FADP devrait bénéficier exclusivement à la presse privée. En cause : l’allocation d’environ 29,6 % du budget à des structures publiques comme l’APS, la RTS ou Le Soleil.
Or, la lecture du décret n°2021-178 est sans ambiguïté : l’article 9 définit les entreprises de presse éligibles, simplement comme les « entreprises de presse », (écrite, en ligne, audiovisuelle), sans discrimination donc et l’article 10 élargit explicitement le champ des bénéficiaires aux organismes comme l’Agence de presse sénégalaise, les organes d’autorégulation et les radios communautaires.
Le Code de la presse (loi n°2017-27) renforce cette lecture en précisant que les entreprises de presse peuvent être publiques ou privées, l’État pouvant en créer ou en détenir. Autrement dit, l’inclusion dans le FADP de médias publics et de la Maison de la Presse (entreprise publique) est parfaitement conforme au cadre légal existant.
Une interprétation discutable des décisions de justice
Le CDEPS invoque également un « désaveu » du ministère par la Cour suprême. Là encore, la réalité est plus nuancée.
L’arrêt n°71 du 11 décembre 2025 critique l’obligation d’inscription sur la plateforme « Déclaration Médias Sénégal », sans invalider le dispositif global du FADP.
L’arrêt n°12/2026 rappelle simplement que la fermeture d’un média doit être juridiquement proportionnée.
Dès lors, le ministère a désactivé la plateforme critiquée le temps de la mettre à jour, permis aux médias concernés de reprendre leurs activités et accepté des dépôts de dossiers physiques.
On ne peut donc parler ni d’un « désaveu » du Ministère de la Communication ni de « mépris des principes juridiques » de sa part par rapport à la Cour Suprême.
Une réforme réelle du FADP
Contrairement à l’image d’opacité avancée par le CDEPS, l’exercice 2025 marque plusieurs avancées : ouverture du comité de gestion à l’ensemble des organisations professionnelles (SYNPICS, APPEL, AJRS, URAC, y compris le CDEPS) et publication d’un rapport détaillé, accessible au public, présentant montants, critères et modalités d’attribution.
L’auteur de ces lignes, a participé dès le début des années 1990, au plaidoyer de la société civile auprès du gouvernement d’Abdou Diouf pour la mise en place d’un mécanisme d’appui public aux médias, mécanisme dont il observe depuis lors l’évolution.
Je constate à travers l’édition 2026 du FADP, des évolutions remarquables qui traduisent une tentative de rationalisation et de transparence accrue et inédite de l’aide publique à la presse.
La véritable question : une crise structurelle du modèle économique
Derrière la polémique juridique se profile en réalité un enjeu plus profond : la fragilité économique du secteur de la presse privée.
Pendant des décennies, les entreprises privées de presse du Sénégal ont fonctionné dans un système reposant sur des aides publiques opaques, des marchés publicitaires ou d’annonces attribués de manière discrétionnaire et des arrangements fiscaux indus.
La remise en cause de ces pratiques par le nouveau régime requiert des entrepreneurs et patrons de presse la mise en place d’un nouveau modèle économique structurellement indépendant de l’État, prenant en compte les mutations technologiques en cours et l’environnement social de l’entreprise de presse (notamment la prise en compte accrue des droits des jeunes et des femmes qui constituent la majorité des journalistes et techniciens).
Sortir du clientélisme : un impératif stratégique
La réaction du CDEPS apparaît ainsi moins comme une défense juridique que comme l’expression d’une angoisse face à un changement de paradigme.
La question centrale n’est donc pas celle du FADP, mais celle de la viabilité des entreprises de presse dans l’environnement actuel.
Cela implique pour les patrons de presse d’investir dans la qualité et la crédibilité éditoriale, de diversifier leurs sources de revenus (abonnements, numérique, services, événements) et de valoriser le capital humain (journalistes, techniciens).
Conclusion : dépasser la polémique
En s’attaquant au FADP, les patrons de presse se trompent de combat. La question décisive n’est pas la répartition d’un fonds public, mais la capacité du secteur à se réinventer dans un contexte de transformation profonde. Autrement dit, le problème n’est pas le FADP, c’est le modèle économique de la presse lui-même.
La question finalement est celle-ci : les patrons de la presse privée sont ils en mesure d’inventer un modèle économique nouveau, en phase avec la réalité politique et avec les demandes et contraintes du marché ?