Avec 4,5 millions de bovins, le Sénégal est une terre de pasteurs. Pourtant, les importations de produits laitiers ont augmenté de 8 % en 2024, atteignant 33 745 tonnes, selon l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD). Cette augmentation s’est accompagnée d’une facture en hausse de 20 %, s’élevant à 65,7 milliards FCFA. Des experts plaident pour la création d'un plan national d'amélioration génétique afin de renverser ce paradoxe sans importer une seule vache.
C'est le paradoxe d'un pays d'élevage. Le Sénégal compte un cheptel bovin de quelque 4,52 millions de têtes, héritage de siècles de savoir-faire pastoral. Le zébu Gobra règne sur le Ferlo et la zone sylvo- pastorale du Nord, le taurin N'dama prospère en Casamance, et entre les deux s'épanouissent le Djakoré et le zébu Maure. Un capital animal considérable. Et pourtant, chaque matin, la plus grande partie du lait que boivent les Sénégalais vient de l’étranger.
Les chiffres sont sans appel : le pays a importé plus de 33 745 tonnes en 2024, pour une facture annuelle qui dépasse les 65,7 milliards de FCFA. La raison tient en une statistique zootechnique : une vache locale ne produit qu'entre 500 et 600 litres de lait par lactation, étalée sur 150 à 180 jours. À titre de comparaison, une laitière exotique sélectionnée donne en moyenne 20 litres par jour sur 300 jours de lactation, soit 6000 de litres par lactation. Le cheptel sénégalais est nombreux, robuste, parfaitement adapté au climat sahélien mais il ne donne pas assez de lait.
C'est précisément ce nœud gordien que pourrait trancher un Plan national d'amélioration génétique bovine (PNAG). Un tel plan n'existe pas encore : il reste à créer et à inscrire dans les instruments juridiques du pays, où des experts le présentent comme l'outil central d'une future souveraineté laitière, en cohérence avec la Stratégie nationale de développement 2025-2029 et la Vision Sénégal 2050.
La tentation a toujours été de faire venir des vaches laitières d'Europe et du Brésil. Le plan devrait s'y refuser catégoriquement, et c'est sa colonne vertébrale. La logique est implacable : une vache importée n'apporte qu'une contribution génétique individuelle à sa descendance, à un coût 300 à 700 fois supérieur à celui d'une dose de semence, tout en faisant courir des risques sanitaires majeurs : fièvre aphteuse, brucellose et autres pathologies importées.
À l'inverse, un seul taureau d'élite peut produire des dizaines, voire des centaines de milliers de paillettes de semence au cours de sa carrière, de quoi inséminer des milliers de vaches sénégalaises. L'amélioration passe donc par le mâle, diffusé par insémination artificielle. La démarche, patiemment, consiste à croiser nos races locales avec les meilleures génétiques mondiales pour faire monter les rendements génération après génération : un croisement Gobra × Montbéliarde de première génération viserait déjà 2 000 à 3 000 litres par lactation.
Cependant, les experts alertent sur la maitrise du schéma en n’allant pas trop loin. Le croisement ne doit jamais dépasser un certain seuil, faute de quoi l'animal perd son adaptation au Sahel, sa résistance à la chaleur, aux tiques et aux maladies locales et devient un gouffre alimentaire que l'éleveur ne peut plus nourrir.
Surtout, le croisement avec des races exotiques n'est pas l'unique voie, ni même la principale. Le plan devrait insister sur une seconde piste, tout aussi déterminante : la sélection à l'intérieur même des races locales, pour en révéler le meilleur potentiel sans une goutte de sang exotique. C'est le principe de la sélection à noyau ouvert déjà expérimentée sur la N'dama au centre de Kolda, où les meilleures vaches d'un troupeau d'élite servent à produire les reproducteurs diffusés ensuite dans les troupeaux villageois. Le Brésil en a fait la démonstration éclatante : ses races zébus Guzerat et Nellore, patiemment sélectionnées sur plusieurs décennies, comptent aujourd'hui parmi les plus performantes au monde en conditions tropicales sans jamais cesser d'être des zébus. Le Gobra et la N'dama sénégalais, soutiennent les experts, pourraient emprunter la même trajectoire.
REDYNAMISER LES CENTRES DE RECHERCHES
Le Sénégal ne part pas de zéro, et c'est là sa force. Le pays dispose de deux stations de recherche aux acquis précieux : le Centre de recherches zootechniques de Dahra travaille sur la sélection du zébu Gobra depuis 1952, et celui de Kolda conduit l'un des rares programmes de sélection en milieu réel sur une race taurine trypanotolérante en Afrique de l'Ouest, la N'dama.
Cette dernière, capable de résister à la trypanosomose du bétail grâce à des mécanismes génétiques rares, est décrite comme un véritable trésor biologique national. Le plan recommande d'ailleurs d'en protéger le patrimoine génétique au titre des accords internationaux, et de bien séparer le travail de conservation de la race pure de celui des croisements destinés à la production laitière.
Posséder simultanément une station de référence pour une grande race zébu et un programme de sélection pour une race taurine est un avantage que beaucoup de pays de la sous-région n'ont pas. Encore faut-il en finir avec le sous-financement chronique de ces centres, dont les troupeaux sont réduits, le personnel qualifié et les équipements insuffisants.
RÉFORMER LE CNAG ET TISSER UN RÉSEAU JUSQU'AUX VILLAGES
Au cœur du dispositif, le Centre national d'amélioration génétique (CNAG) devrait être profondément réformé pour devenir l'institution pivot du système : nouveau statut juridique autonome, laboratoire moderne de production et de conservation de semences, recrutement et formation de spécialistes de la génétique animale.
Surtout, le plan prévoit de tisser un maillage territorial à quatre niveaux, du niveau national jusqu'aux points relais installés dans les communes rurales, en passant par des centres régionaux et des dépôts départementaux. L'idée s'inspire directement du modèle français, où des milliers de techniciens inséminateurs couvrent tout le territoire. Le Sénégal devrait ainsi viser la formation de 300 inséminateurs d'ici 2030, jusqu'à 800 en 2040, avec un statut d'entrepreneurs privés agréés, appuyés par un crédit d'installation et des primes au résultat. Le dispositif s'inspirerait aussi de l'organisation brésilienne, où un institut public de recherche pilote scientifiquement le programme national, et du cas néo-zélandais, où l'insémination atteint les trois quarts d'un cheptel élevé en plein pâturage, situation identique à celle du Sénégal.
FAIRE DES ÉLEVEURS LES ACTEURS DU CHANGEMENT
Dernier pilier, et non le moindre : l'organisation des éleveurs eux-mêmes. L'expérience des grands pays laitiers est unanime : sans coopératives de races, l'amélioration génétique reste l'affaire des chercheurs et de l'État, jamais celle des producteurs. Le plan propose donc de faire éclore, à partir de groupements pilotes autour du Gobra et de la N'dama, de véritables coopératives de races à l'horizon 2033, avant d'envisager, plus tard, l'exportation de génétique sénégalaise améliorée vers les pays voisins.
Le plan devrait s'étaler sur quinze ans, pour un coût estimé par les experts à près de 36 milliards FCFA. Les cibles sont ambitieuses : passer de quasiment rien à 50 % du cheptel inséminé, et réduire de 45 % les importations de produits laitiers d'ici 2040
Reste le défi le plus humain. Pour que la révolution génétique prenne, il faudra convaincre des centaines de milliers d'éleveurs, en wolof, en peul, en sérère, en diola et en mandingue, etc., avec l'appui des leaders pastoraux et des radios communautaires. Car aucune paillette de semence importée, aussi prestigieuse soit-elle, ne transformera le cheptel national si l'éleveur n'y trouve pas son compte. La souveraineté laitière du Sénégal, en somme, se jouera autant dans les laboratoires que dans les enclos.