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Le pari du retour sans défaut ni dévaluation
Entre exigences de transparence, suppression redoutée des subventions et négociations au point mort, le pays marche sur une ligne de crête, le professeur Thierno Thioune livre une analyse sans concession d'une situation qu'il qualifie d'« inédite »
 
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1005690
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Un an et demi après le gel de son programme avec le Fonds monétaire international, le Sénégal se trouve à un tournant. Entre exigences de transparence, suppression redoutée des subventions et négociations au point mort, le pays marche sur une ligne de crête, le professeur Thierno Thioune, Agrégé d'Economie, livre une analyse sans concession d'une situation qu'il qualifie d'« inédite ».

Le cas sénégalais illustre bien à quel point un retour auprès du FMI après un gel peut être long et conditionné, et le Sénégal n'y est pas encore arrivé à ce jour. 

Alors faut-il resituer le problème ! En effet certainement ! Le programme de 1,8 milliard de dollars, sous forme de facilité élargie de crédit et de mécanisme élargi, a été gelé par le FMI en fin 2024, après la révélation d'un « misreporting » important. Le rapport de la Cour des comptes de février 2025 a montré que la dette publique représentait en réalité 99,67% du PIB fin 2023, contre un chiffre précédemment annoncé de 74,41%, la dette réelle approchant ensuite près de 119 % du PIB en 2024, estimée par la suite à 132%. Une dette dite cachée accumulée entre 2019 et 2024 de l’ordre de 7 milliards de dollars ; un cas inédit. Là où le Sénégal diffère des cas « classiques » de reprise, avant tout nouveau programme, c’est que le pays doit obtenir une dérogation (waiver)  du Conseil d'administration du fonds sur ce misreporting décrit par le ministre des Finances Cheikh Diba comme le plus grand jamais enregistré par l'institution, près de 44 points de PIB. D’ailleurs, j’estime, sans nul, que c’est cette ampleur qui explique la prudence inhabituelle du Fonds. 

CEPENDANT, OÙ EN EST-ON EN JUIN 2026 ?

 Il se trouve que le processus de négociation d'un nouveau programme lancé le 3 octobre 2025, avec plusieurs missions (août, octobre-novembre 2025, janvier 2026), se heurte à un obstacle. Le blocage portait notamment sur le cadrage macroéconomique. En effet, si Dakar juge les hypothèses du Fonds excessivement pessimistes, Washington considère celles du Sénégal trop optimistes. C’est dans ce contexte qu’une mission est prévue ce 15 juin, première prise de contact avec le nouveau gouvernement du Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô. Mais selon certaines sources, le Conseil ne devrait pas se prononcer sur cette dérogation lors des prochaines réunions. Autrement dit, le « retour » n'est pas encore acté. On est sur la dernière ligne droite technique, mais l'accord se fait attendre. Sur les places financières, il est estimé d’ailleurs que le FMI ne validera pas d'accord sans suppression des subventions aux carburants, mesure jugée socialement risquée ; un autre facteur qui pèse sur le calendrier. 

LE SÉNÉGAL FAIT-IL EXCEPTION ? 

Une comparaison avec d'autres pays africains, revenus sous programme après un gel, est opportun. Et la meilleure comparaison à faire est celle de la situation du Sénégal avec la Zambie et le Ghana, car les trois cas se ressemblent en surface mais relèvent de mécanismes très différents ; ce qui éclaire justement la trajectoire probable du Sénégal. 

Pour ce qui est du cas zambien, c’est tout bonnement un cas de défaut classique. 

En effet, la Zambie a été le premier pays africain à faire défaut pendant la pandémie de COVID, avec une dette atteignant environ 133% du PIB en fin 2021. Le retour s'est fait en deux temps. Premièrement, un accord politique des créanciers est obtenu et deuxièmement l'enveloppe ensuite est arrivée. Ce n'est qu'une fois les assurances de financement obtenues du Comité officiel des créanciers, coprésidé par la Chine et la France, sous le Cadre commun du G20,que le Conseil d'administration du FMI a pu envisager l'approbation d'un programme, en août 2022, soit environ deux ans après le défaut. Le programme de 1,7 milliard de dollars s'est achevé en fin 2025 et début janvier 2026, et la Zambie négocie désormais un programme successeur, les négociations devant reprendre avec le gouvernement issu des élections d'août 2026. Quant à la restructuration, elle traîne toujours, en effet, avec les accords qui couvrent environ 94% du périmètre.

Relativement au parcours plus rapide et plus avancé du Ghana ce dernier a fait défaut en décembre 2022, obtenu un programme ECF de 3 milliards en mai 2023, puis enchaîné sur une restructuration domestique puis une restructuration des eurobonds en octobre 2024 (décote nominale de 37%). Au bout du compte, le résultat fut concluant. En décembre 2025, sa cinquième revue est validée, et le Ghana est en voie de sortir du programme en 2026. Et par conséquent et spécialement, le FMI fait évoluer la relation en allant au-delà de l'ECF vers un instrument de coordination des politiques (PCI) sans financement, axé réformes. C'est le modèle du « après-programme » réussi.

Maintenant, ce qui rend le Sénégal différent ! C’est à trois niveaux de dissemblances majeures.

Premièrement, il n’y a pas de défaut, pas (à ce stade) de restructuration. Donc, le Sénégal cherche au contraire à préserver son accès aux marchés. D’ailleurs, il vient de procéder le 7 juin à un remboursement anticipé de deux obligations souveraines. C'est l'inverse de la logique zambienne/ghanéenne. 

Deuxièmement, le verrou n'est pas le même. Là où la Zambie et le Ghana devaient sécuriser l'accord des créanciers, le Sénégal doit d'abord obtenir une dérogation(Waiver) du Conseil sur le misreporting. C'est un précédent quasi inédit, d'où la lenteur. 

Troisièmement, le Sénégal, membre de l'UEMOA, zone franc, ne peut pas ajuster par le taux de change (le Ghana a laissé filer le cedi, la Zambie le kwacha). Tout l'ajustement passe donc par le budget.

Donc, la Zambie et le Ghana montrent qu'on revient sous programme mais après avoir purgé le préalable (restructuration et assurances des créanciers) et au prix d'années de discipline. Le Sénégal suit la même logique de patience, sauf que son préalable est comptable (la dérogation misreporting) plutôt qu'un défaut, et qu'il tente le pari plus ambitieux de se redresser sans restructurer et sans dévaluer. Si ça réussit, ce serait un modèle distinct. Si la trajectoire budgétaire dérape, le scénario zambien/ghanéen de restructuration redeviendrait une option sur la table. 

LES CONDITIONS PROBABLES DU FUTUR ACCORD ? 

Fondamentalement, le programme ne portera pas seulement sur un montant. Il consistera surtout à mettre en place un paquet de réformes, dont les contours se dessinent déjà à travers les missions et déclarations successives. Compte tenu de ces contraintes, je considère que quatre conditions sont posées.

La première condition, c’est une consolidation budgétaire forte mais sans dévaluation. De ce point de vue, la maitrise de la trajectoire budgétaire doit être au cœur du dispositif. En effet, le Sénégal n'ayant pas l'option du change (zone franc), tout l'ajustement passe par le budget. D’où l'engagement affiché de ramener le déficit à 5,37 % en 2026, pour atteindre la norme de convergence UEMOA de 3 % dès 2027. C'est l'épine dorsale de tout accord.

La seconde condition est relative à la mise en fin des subventions aux carburants, point le plus sensible. Cette réforme des subventions énergétiques est la condition la plus dure. Dès mars 2025, le FMI exhortait Dakar à rationaliser les exonérations fiscales et à supprimer progressivement les coûteuses subventions à l'énergie. L'enjeu est important : la facture des carburants pourrait excéder l'allocation budgétaire 2026 de près de 1 150 milliards de FCFA (environ 2 milliards de dollars) si le baril grimpait à 115 dollars. A cet effet, Morgan Stanley et Barclays estiment que le FMI ne validera pas d'accord sans suppression des subventions alors que la facture pourrait dépasser ces 2 milliards en 2026.

La troisième condition revêt un volet transparence/gouvernance comme réponse directe au misreporting. Elle passera par la centralisation de la gestion de la dette, les audits des arriérés, la création d'une base de données unifiée, le renforcement du Compte unique du Trésor.

La quatrième condition porte sur une large mobilisation des recettes internes (élargissement de l'assiette, fin des exonérations, renforcement du civisme fiscal). En ce sens, le ministre des finances Cheikh Diba insiste sur la « rationalisation » plutôt que l'austérité.

Deux points de friction notables subsistent. D'abord, le cadrage de croissance, où le pessimisme est désormais partagé : en avril 2026, le ministère de l'Économie prévoit un ralentissement à 2,5 % en 2026 contre 6,7 % en 2025, et le FMI ramène sa propre prévision à 2,2 % ;un effondrement par rapport aux projections antérieures à deux chiffres. Ensuite, le pari de ne pas restructurer : en janvier 2026, le Premier ministre affirmait que le Sénégal n'aurait pas besoin de restructurer sa dette, ce que le remboursement anticipé de juin vient appuyer. Tant que le pays choisit cette voie, l'effort budgétaire interne doit être d'autant plus crédible. 

LES RISQUES SOCIAUX DE LA LEVÉE DES SUBVENTIONS ! 

C'est précisément là que le calcul politique se complique, pour plusieurs raisons concrètes.

Le précédent nigérian sert d'avertissement. La suppression des subventions au Nigeria en mai 2023 a propulsé l'inflation à son plus haut niveau depuis trois décennies et a failli renverser le gouvernement de Tinubu, confronté à d'importantes manifestations en août 2024. Il est admis et l'histoire le montre : les troubles sociaux liés à l'inflation peuvent finir par renverser des gouvernements.

Le Sénégal a déjà sa propre expérience douloureuse. Début 2023, un réajustement avait fait grimper les prix du gasoil et de l'essence de 100 FCFA par litre, avec des effets en chaîne : la hausse pesait lourdement sur le tissu industriel local et menaçait la stabilité sociale, poussant les syndicats à réclamer des hausses de salaires et le risque de fermetures d'entreprises était réel.

Egalement, les effets se ressentent sur les PME et l'industrie car l'énergie est un intrant transversal : transport, logistique, production. Retirer le soutien pourrait engendrer une hausse généralisée des prix, annulant en partie les économies réalisées si bien que les PME, qui forment l'ossature de l'économie, auront une faible capacité à absorber ces coûts. 

QUID DU VERROU POLITIQUE ! 

Le gouvernement est tiraillé : l’ex premier ministre avait affirmé vouloir tout faire pour éviter de répercuter les hausses sur la population et avait, selon le ministre des finances, refusé une demande d'augmentation des prix du carburant. Or son éviction de l'exécutif crée une incertitude supplémentaire, son parti gardant le contrôle de l'Assemblée, ce qui complique l'adoption de mesures impopulaires. 

Cependant, subsiste un facteur d'atténuation : le pétrole et le gaz. Le Sénégal est désormais producteur (Sangomar, GTA), ce qui adoucit l'équation : le pays percevrait 135 milliards de FCFA de recettes supplémentaires en 2026 avec un baril à 85 dollars, et jusqu'à 185 milliards à 115 dollars. Ces revenus pourraient théoriquement financer des transferts ciblés pour amortir le choc sur les ménages les plus pauvres. Je suis convaincu que c’est la voie privilégiée pour rendre une réforme des subventions politiquement tenable (subventions ciblées plutôt qu'universelles).

In fine, le FMI veut des subventions ciblées ou supprimées ; le pouvoir craint l'embrasement social que la conjoncture (inflation, ralentissement de la croissance, tensions politiques post-remaniement) rend particulièrement explosif. La marge de manœuvre dépendra de la capacité à substituer aux subventions universelles des filets sociaux ciblés, financés en partie par la rente d'hydrocarbures, sans quoi le scénario nigérian de 2023-2024 reste le spectre qui plane sur tout l'arbitrage.

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