(SenePlus) - Le 27 juin 2026, dans un entretien publié par Le Grand Continent et réalisé par le journaliste Gilles Gressani, la chercheuse et analyste Jasmine Sun propose une lecture saisissante des transformations politiques et sociales provoquées par l’intelligence artificielle aux États-Unis. Depuis San Francisco, elle observe la montée d’un nouveau clivage qu’elle nomme le « populisme IA », capable de reconfigurer les lignes de fracture traditionnelles de la démocratie américaine.
Jasmine Sun décrit d’abord ce concept comme une nouvelle grammaire politique dans laquelle l’intelligence artificielle cesse d’être un simple outil technologique pour devenir un objet de conflit social. Dans cette vision, l’IA est perçue non plus comme une innovation neutre mais comme un projet porté par des élites économiques concentrées, suscitant une opposition diffuse mais grandissante dans la société.
Elle raconte que cette prise de conscience s’est imposée à elle lors d’une réunion à Washington, où des acteurs politiques habituellement irréconciliables se sont retrouvés sur un point commun inattendu : la nécessité de réguler l’IA. Cette convergence entre conservateurs, progressistes et juristes antitrust révèle selon elle l’émergence d’un nouveau clivage structurant.
Pour autant, elle insiste sur le fait que l’IA ne constitue pas encore une priorité centrale dans l’opinion publique américaine. Les enquêtes d’opinion la placent encore loin derrière des préoccupations comme l’inflation, le coût de la vie ou la santé. Mais sa progression rapide dans les préoccupations des citoyens en fait déjà un facteur politique émergent.
C’est précisément cette dynamique qui permet de comprendre, selon elle, pourquoi des figures aussi éloignées que Bernie Sanders et Steve Bannon peuvent se retrouver à critiquer les mêmes dynamiques liées à l’IA. Il ne s’agit pas d’une convergence idéologique, mais d’une cristallisation de multiples anxiétés autour d’un même objet technologique.
L’analyste souligne également une différence structurelle entre l’IA et les vagues technologiques précédentes, notamment les cryptomonnaies. Là où la crypto restait marginale dans l’économie réelle, l’IA s’inscrit déjà dans la production de richesse, l’emploi et les investissements massifs, au point de devenir un moteur direct de croissance.
Dans cet entretien, Jasmine Sun insiste aussi sur un point sensible : le décalage entre discours public et discours privé dans la Silicon Valley. De nombreux dirigeants de la tech exprimeraient en privé des inquiétudes profondes sur l’impact de l’IA sur l’emploi, tout en adoptant un ton beaucoup plus optimiste en public.
Elle évoque notamment des propos entendus dans l’industrie selon lesquels une partie de la population active pourrait devenir économiquement obsolète, tandis que les discours publics restent centrés sur les gains de productivité et la création d’opportunités. Ce double langage, selon elle, contribue à alimenter la défiance.
Sur le marché du travail, Jasmine Sun estime que les premières perturbations toucheront des secteurs très spécifiques comme le développement logiciel, le marketing numérique ou certains métiers créatifs. Ces activités, fortement numérisables, sont selon elle les plus exposées à une automatisation rapide.
Mais elle insiste sur un point plus large : les transitions professionnelles massives ne fonctionnent presque jamais comme prévu. En s’appuyant sur les précédents de la désindustrialisation américaine, elle rappelle que les promesses de reconversion rapide ont rarement été tenues dans les faits.
C’est là que se joue, selon elle, un risque politique majeur : la montée d’un ressentiment durable chez des travailleurs confrontés à une perte de statut économique et social. Ce ressentiment pourrait ne pas se traduire uniquement dans les urnes, mais aussi dans des formes plus directes de contestation.
Enfin, Jasmine Sun esquisse plusieurs pistes de réponse, sans proposer de modèle fermé. Elle évoque la redistribution, la réforme des protections sociales et surtout une réduction progressive du temps de travail, afin d’éviter une polarisation entre une minorité intégrée aux gains de l’IA et une majorité marginalisée.
Pour elle, l’enjeu central dépasse la technologie elle-même : il s’agit de savoir si les démocraties peuvent encore organiser un partage du pouvoir et des bénéfices dans un contexte où la production de valeur devient de plus en plus automatisée.