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Le Sénégal et la Gambie à l’épreuve du réalisme géopolitique
L’incident survenu à Bullock, à la suite de la destruction d’une partie du mur d’une caserne gambienne ayant, selon les autorités sénégalaises, empiété sur près de deux cents mètres du territoire national, aurait pu dégénérer en une crise diplomatique
 
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L’incident survenu à Bullock, à la suite de la destruction d’une partie du mur d’une caserne gambienne ayant, selon les autorités sénégalaises, empiété sur près de deux cents mètres du territoire national, aurait pu dégénérer en une crise diplomatique majeure. Grâce à la retenue des deux capitales et à la rapidité des échanges diplomatiques, la tension est restée circonscrite. Toutefois, cet épisode dépasse largement le simple contentieux foncier ; il révèle la permanence d’une question géopolitique que le Sénégal et la Gambie n’ont jamais véritablement résolue.

La géographie a voulu que la Gambie soit une enclave profondément enchâssée dans le territoire sénégalais. Cette singularité, héritée du partage colonial entre les puissances britannique et française, constitue depuis les indépendances une anomalie géopolitique dont les conséquences continuent d’alimenter des incompréhensions, des litiges et des vulnérabilités sécuritaires. L’histoire rappelle qu’une dizaine d’années après l’indépendance de la Gambie, proclamée en 1965 sous la présidence du Dr Dawda Kairaba Jawara, le président Léopold Sédar Senghor avait accepté le transfert de plusieurs localités sénégalaises au profit de l’État gambien. Cette décision, souvent présentée comme un geste de bonne volonté destiné à consolider les relations fraternelles entre les deux pays, apparaît aujourd’hui comme une concession politique dont les effets territoriaux demeurent discutables. en créant des discontinuités dans l’espace sénégalais, elle s’est inscrite en porte-à-faux avec le principe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation, pourtant consacré par les États africains afin de prévenir les conflits territoriaux. or, loin d’éteindre les différends, cette politique d’apaisement semble avoir été suivie, dans certaines zones frontalières, par une progression graduelle de l’administration gambienne. Dans plusieurs secteurs du département de Bignona, au nord de la région de Ziguinchor, des populations et des autorités locales dénoncent depuis plusieurs décennies des empiètements successifs sur le territoire sénégalais. Cette logique du fait accompli ne saurait être considérée comme une simple querelle cadastrale ; elle touche directement à l’exercice de la souveraineté nationale.

à cette problématique territoriale est venue s’ajouter, durant les années du président Yahya Jammeh, une dimension sécuritaire particulièrement sensible. La porosité de la frontière et l’utilisation présumée du territoire gambien comme espace de repli par certains éléments impliqués dans la rébellion casamançaise ont longtemps constitué un sujet de préoccupation pour Dakar. Sans faire porter à la Gambie l’entière responsabilité d’un conflit aux causes multiples, il est difficile d’ignorer que certaines ambiguïtés de cette période ont contribué à fragiliser la confiance entre les deux États.

L’incident de Bullock doit donc être interprété sous un angle stratégique. La destruction de l’ouvrage litigieux ne traduit pas une volonté de confrontation militaire ; elle constitue plutôt un acte destiné à empêcher qu’une situation irrégulière ne s’enracine et ne crée un précédent. En matière de frontières, chaque mètre carré laissé sans réaction peut, avec le temps, devenir un argument politique ou juridique. De ce point de vue, le bruit d’une pelleteuse demeure infiniment préférable au staccato des armes. il vaut mieux une intervention administrative clairement assumée qu’une escalade militaire dont les conséquences seraient incalculables pour deux peuples que tout rapproche.

Mais le véritable enjeu dépasse Bullock. il réside dans la nécessité pour Dakar et Banjul de substituer à la gestion ponctuelle des incidents une véritable doctrine commune de la frontière. Les deux pays sont condamnés, au sens le plus noble du terme, à vivre ensemble. Ils partagent des liens familiaux, culturels, linguistiques, religieux, économiques et historiques qu’aucune frontière artificielle ne saurait effacer. Cette réalité humaine impose une coopération permanente en matière de sécurité, d’aménagement du territoire, de lutte contre les trafics transfrontaliers, de développement économique et de gestion concertée des espaces frontaliers

Une telle ambition suppose également un dialogue politique franc sur les questions de délimitation et de matérialisation des frontières. Les mécanismes régionaux, y compris ceux de la Cedeao, peuvent accompagner ce processus, mais ils ne sauraient se substituer à la responsabilité première des deux États souverains. Aucune organisation sous-régionale ne connaît mieux les réalités du terrain que Dakar et Banjul eux-mêmes.

L’incident de Bullock constitue un avertissement plus qu’un affrontement. il rappelle qu’en géopolitique, les frontières ne se défendent ni par l’improvisation ni par l’émotion, mais par la vigilance, le dialogue et la fermeté dans le respect du droit.

Le Sénégal et la Gambie ont aujourd’hui le choix entre deux trajectoires: laisser les ambiguïtés frontalières nourrir périodiquement des tensions inutiles, ou transformer cette frontière héritée de la colonisation en un espace de coopération exemplaire au service de leurs peuples.

Car l’histoire enseigne une vérité incontestable ; lorsque les États tardent à régler leurs différends autour d’une table, ce sont souvent les armes qui prétendent les arbitrer sur le terrain. Mieux vaut donc entendre, une fois pour toutes, le grondement d’une pelleteuse remettre une frontière à sa juste place que le staccato des armes venir rappeler, dans le sang, ce que la diplomatie n’aura pas su préserver. 

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