Dans l'émission "LR du temps" diffusée dimanche 10 mai sur iradio, deux experts ont livré une analyse sans concession de la situation nationale. Woury Diallo, inspecteur des impôts et domaines et ancien du FMI et de la Banque mondiale, et Moustapha Gueye, financier et spécialiste de la bonne gouvernance, identifient une "crise politique" aux multiples dimensions qui affecte le quotidien des citoyens.
Le constat économique est alarmant. Selon Woury Diallo, le déficit budgétaire a été réduit de 13,2 % à 6 % du PIB en une seule année, une compression qu'il qualifie d'"austérité brutale" et "sans précédent dans l'histoire du Sénégal". Cette politique a des conséquences directes : entreprises bloquées par des impayés de l'État, économie au ralenti, et croissance hors hydrocarbures plafonnant à 2 %.
"Réduire un déficit sur une année de près de 7 % du PIB, c'est de l'austérité brutale", a martelé l'ancien du FMI, soulignant que même les experts du Fonds monétaire international sont "ébahis" par cette performance dont ils doutent de la soutenabilité.
Deux ans de négociations avec le FMI sans issue
Le principal obstacle identifié par les invités demeure l'absence d'accord avec le FMI après deux ans de négociations. La question de la non-restructuration de la dette semble bloquer les discussions. "Deux ans, c'est trop long sur un mandat de 5 ans où il y a des promesses et des engagements pris", a déploré Woury Diallo, appelant à "une remise en question des positions de négociation".
L'expert a également pointé le paradoxe d'un gouvernement qui lève des fonds sur le marché régional à des coûts prohibitifs tout en s'enfonçant dans les arriérés intérieurs. La notation du pays a même été dégradée le lendemain d'une interview présidentielle, privant le Sénégal d'accès aux marchés de capitaux privés.
Dette intérieure : la titrisation comme solution
Face à une dette composée de 70 % d'engagements extérieurs et 30 % intérieurs, Moustapha Gueye propose une solution immédiate : la titrisation de la dette intérieure après audit. Cette opération permettrait aux entreprises de négocier avec les banques commerciales tout en préservant la trésorerie de l'État, qui maintient 500 milliards de francs CFA de subventions.
"Il faudrait qu'on puisse gérer d'abord rapidement l'apurement de cette dette intérieure pour que ces entreprises puissent reprendre les chantiers et employer les ouvriers", a plaidé le financier, insistant sur la nécessité de relancer la dynamique économique nationale.
Menaces internationales sur l'agriculture et les prix
La crise au Moyen-Orient ajoute une pression supplémentaire. L'approvisionnement en engrais et urée pour l'agriculture est menacé, et le président a prévenu qu'en cas de prolongation du conflit, il faudra "appliquer la vérité des prix". Une perspective qui inquiète dans un contexte où les citoyens se plaignent déjà de la hausse constante des produits de première nécessité.
Les invités ont également évoqué l'instabilité au Mali voisin, qui impose des coûts sécuritaires élevés au Sénégal et renforce les vulnérabilités du pays dans un environnement sous-régional tendu.
Appel à un consensus national sur l'essentiel
Au-delà des chiffres, les deux experts diagnostiquent une "question de leadership" et un "déficit de gouvernance". Woury Diallo pointe "un manque de communication, de transparence et de redevabilité" de l'État, tandis que Moustapha Gueye appelle à "revenir à l'essentiel" : placer le Sénégal et les Sénégalais au-dessus des calculs politiciens.
"Il est temps que tout le monde soit conscient que l'intérêt national prime sur tout", a martelé Gueye, plaidant pour un consensus sur les questions non négociables — sécurité, santé, vivre-ensemble — au-delà des clivages partisans.
L'émission a également mis en lumière le retrait des élites et des partis politiques des débats citoyens de fond, désormais focalisés sur des conflits individualisés et judiciarisés. Un "déficit à combler", selon les invités, pour permettre au Sénégal de franchir le cap d'une "démocratie majeure apaisée".